Les vendeurs sur les plages espagnoles, une honte africaine

par Sid Lakhdar Boumediene

Que le lecteur ne se méprenne pas à la lecture du titre, je suis un humaniste et, comme on disait à une certaine époque, d’une âme de gauche. Ces malheureux, déversés sur les côtes espagnoles pour un bénéfice de misère, marchands du matin jusqu’à la nuit tombante et essuyant des refus, 99 fois sur cent, je comprends pourtant qu’ils puissent tout faire pour gagner leur maigre pitance. Que le lecteur soit également assuré de mon respect et solidarité avec la situation algérienne pour rédiger un article en vacances, sur le bord de mer. J’ai conscience que je suis privilégié mais il est connu par tous les Algériens que les résidents en France peuvent se déplacer avec un pass vaccinal en Europe. Le sujet de cet article est une analyse d’actualité et, celle-ci, ne s’arrête pas.

Sur ces plages espagnoles, c’est un déchirement au cœur d’être obligé de détourner le regard des vendeurs africains car il arrive un moment où vous ne pouvez plus répondre par « non, merci ». Le souci est qu’il n’y en a pas quelques-uns, il y en a autant que de parasols sur la plage. Un s’en va, un autre s’approche, vous n’avez pas même une seule minute pour vous remettre de votre gêne précédente. Vous voulez hurler et leur demander de ne plus vous importuner mais très rapidement votre esprit revient à la raison de votre humanisme. S’ils sont aussi nombreux qu’un essaim qui s’abat sur la plage, ils demeurent et demeureront toujours des êtres humains, victimes de leur sort déplorable.

Mais un constat de bienveillance et une peine sincère ne suffisent pas, il faut aller plus loin et dire les choses comme elles doivent être dites.

Ces malheureux jeunes s’exilent depuis des décennies d’une Afrique qui reste l’une des hontes de l’humanité dans le traitement de ses populations. Car leur exode n’est pas nouveau, c’est juste qu’il a explosé ces toutes dernières années. C’est une honte car depuis ma très jeune enfance, j’entends parler du tiers-monde et, particulièrement, de la misère africaine. Mais depuis cette jeunesse, aujourd’hui très lointaine, je sais également combien la corruption et les régimes politiques ont pillé l’Afrique pour ne laisser sur le dos des Africains que guenilles et drames qui leur affaissent les épaules et leur enlèvent toute dignité.

Ces pays disposaient et disposent encore de ressources considérables. Il faut que cette dignité humaine soit mise de côté, enfouie jusqu’au plus profond, pour passer la journée sous un soleil écrasant, à solliciter le client qui répond, pour certains d’un refus poli, pour d’autres d’un hochement de tête agacé et, pour finir, par l’attitude méprisante générale qui ignore le vendeur. Cela me provoque une colère violente à savoir l’existence de tous ces régimes corrompus qui se sont gavés de richesses inouïes et exportées.

Voici, pour exemple, un passage du journal l’Obs, en 2017, à propos d’un procès retentissant: Teodorin Obiang, vice-président de la Guinée équatoriale, a écopé de trois ans de prison avec sursis pour s’être frauduleusement bâti en France un patrimoine considérable dans l’affaire des «biens mal acquis». Le tribunal a également ordonné la confiscation de l’ensemble des biens saisis, dont un somptueux hôtel particulier avenue Foch à Paris, comme requis par le parquet. Pendant une décennie, le fils d’un chef d’État africain a pu mener la vie de château à Paris. Il vivait dans un palace de 101 pièces avenue Foch, où l’eau coulait par des robinets en or. Dévalisait les magasins de luxe de l’avenue Montaigne. Commandait les meilleurs Romanée-Conti. Et dissimulait dans son garage l’une des plus incroyables collections de voitures de luxe. Et ce n’est vraiment pas cher payé car le jugement n’a entraîné en fait que la saisie des biens, pas la condamnation pénale lourde.

Des affaires comme celle-ci, il y en a eu des centaines depuis ma jeunesse. De coup d’Etat en coup d’Etat, les populations s’appauvrissent et les dictateurs s’enrichissent jusqu’au gavage. Mais peut-on exonérer les populations de toute responsabilité ? Pendant très longtemps, nous l’avions fait. Cependant, de décennies en décennies, nous avons fini par en avoir assez des foules qui acclament les despotes, qui votent pour eux, puis qui les font monter sur l’échafaud en applaudissant les successeurs, aussi despotes et corrompus. Il y en a assez et ces jeunes d’Afrique doivent une fois pour toutes en finir avec ces régimes politiques. Ils affrontent les océans et les mers, au risque de la mort, ils affrontent la chaleur, le dénuement et l’humiliation dans le pays qu’ils croyaient être leur Eldorado. Ils sont écrasés par les sommes exigées par les organisateurs de la nouvelle traite des esclaves qui vivent de la misère et du malheur des êtres humains. Et ces centaines de milliers de jeunes, depuis près d’un demi-siècle, ne peuvent pas affronter le difficile combat de la démocratie, renverser ces régimes et, pour une fois, une seule fois, ne pas être tentés de se comporter comme eux par l’attrait d’un pouvoir fort et de richesses colossales ? Une seule fois dans cette longue agonie de l’Afrique, existera-t-il enfin des populations qui cesseront de chasser des dictatures pour honorer les suivantes ?

L’Afrique a bâti des centaines d’universités, où sont ces milliards qui ont permis cet investissement d’éducation et ceux qui en ont bénéficié ? En attendant, tous les jours, je suis obligé de détourner mon regard de dizaines de malheureux, ce qui est la chose la plus pénible qu’un être humain puisse endurer.

Le simple professeur que je suis ne peut prendre sur ses épaules toute la misère du monde (cf. Michel Rocard) sous prétexte qu’il est privilégié d’être sur cette plage, sans trimer comme ces forçats de l’ère moderne.

Le Quotidien d’Oran, 03/08/2021

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