Le Maroc recadré, pour la première fois, par Washington

Les États-Unis critiquent pour la première fois le Maroc après la condamnation d’un journaliste à cinq ans de prison
Washington se dit « déçu » après la condamnation de Suleiman Raisuni et prévient qu’il suivra de près le procès du reporter Omar Radi.

L’administration du président américain Joe Biden a critiqué lundi pour la première fois et de manière explicite le Maroc, un pays avec lequel elle entretient une grande alliance stratégique. Le porte-parole du département d’État, Ned Price, s’est dit « déçu » par la peine de cinq ans de prison prononcée vendredi dernier par la Cour d’appel de Casablanca à l’encontre du journaliste Suleiman Raisuni, accusé d’avoir agressé sexuellement un homme. Washington a ajouté que ce procès contredit les promesses faites par la Constitution de 2011 et le programme de réforme du roi Mohammed VI.

Un message de Washington est toujours d’une importance capitale pour un allié comme le Maroc. Mais il devient encore plus pertinent après que l’administration de Donald Trump a reconnu unilatéralement la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental le 10 décembre. Joe Biden n’a pour l’instant pas modifié cette décision, qui implique également la normalisation des relations entre le Maroc et Israël, un allié clé des États-Unis au Moyen-Orient. Mais il ne l’a pas non plus mis en œuvre en ouvrant un consulat dans le Sahara, comme Trump l’avait prévu.

Le porte-parole de la diplomatie américaine a prévenu lundi que Washington suivra de près l’évolution du procès de Suleiman Raisuni, ainsi que celui du journaliste Omar Radi, qui est jugé ces jours-ci à Casablanca, accusé d’espionnage et de viol. Ned Price a déclaré que la liberté de la presse est « fondamentale » pour des sociétés prospères et sûres et a ajouté que les gouvernements doivent veiller à ce que les journalistes puissent exercer leur métier « en toute sécurité, à l’abri de la violence et des menaces ».

Rabat a jusqu’à présent gardé le silence. Sa réaction contraste avec la vigueur dont elle a fait preuve en juin, lorsque le Parlement européen a critiqué dans une résolution l’utilisation des mineurs non accompagnés comme moyen de pression sur l’Espagne face à la vague de 10 000 migrants arrivés à Ceuta. Le ministère marocain des affaires étrangères a ensuite répondu à l’institution européenne : « Le Maroc n’a besoin d’aucune caution dans sa gestion de la migration. La posture du maître et de l’élève ne fonctionne plus. Le paternalisme est une impasse ».

Ce n’est pas la première fois que l’administration Biden aborde la question de la liberté de la presse avec le Maroc. Le secrétaire d’État américain Antony Blinken a rencontré le ministre marocain des affaires étrangères Naser Burita à Rome à la fin du mois de juin et lui a parlé des « droits de l’homme et de la liberté de la presse ». Cette information n’a pas été divulguée par la diplomatie marocaine mais Washington a veillé à ce qu’elle soit diffusée. Cependant, cette conversation n’a pas pris l’importance d’une critique ouverte.

Cette fois, la « déception » exprimée par la Maison Blanche sur le cas de Suleiman Raisuni intervient à un moment décisif pour Rabat dans ses relations avec l’Espagne. La crise a commencé à se développer après que Trump a décrété la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Le même jour, Rabat a annulé le sommet bilatéral avec l’Espagne, ou High Level Meeting (HLM), qui devait se tenir prochainement.

À partir de ce moment, Rabat a fait pression sur l’Espagne et l’Union européenne pour qu’elles suivent l’exemple de Trump. Nasser Bourita a publié plusieurs messages publics encourageant l’UE à sortir de « sa zone de confort ». Le Maroc a suspendu ses relations diplomatiques avec l’Allemagne en mai, affirmant que l’Allemagne avait multiplié les « actions qui portent atteinte » aux « intérêts supérieurs du Maroc ».

Rabat n’a pas répondu à Madrid

Enfin, la crise avec l’Espagne s’est aggravée lorsque le gouvernement espagnol a accueilli le chef du Front Polisario, Brahim Ghali, dans un hôpital de Logroño sous une fausse identité. Bourita a ensuite coupé tout contact avec son homologue espagnole, Arancha González Laya, sur les instructions expresses du Palais royal. Le nouveau ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a exprimé son désir de renforcer les relations avec les pays de la rive sud de la Méditerranée dès qu’il a reçu le portefeuille ministériel. « En particulier avec notre grand ami et voisin le Maroc », a-t-il fait remarquer. Mais Rabat n’a jusqu’à présent pas réagi publiquement. Le seul fait notable arrivé lundi du Maroc est l’assaut sur la clôture de Melilla de 200 Subsahariens, sans que les autorités marocaines ne parviennent à empêcher 119 migrants irréguliers d’entrer finalement dans la ville autonome.

Pendant ce temps, le journaliste Suleiman Raisuni est en grève de la faim depuis 95 jours. Raisuni était un chroniqueur vedette, très critique à l’égard du journal Ajbar al Yaum, au pouvoir, dont le rédacteur en chef est également incarcéré pour des accusations de délits sexuels. Raisuni a été arrêté en mai 2020 après qu’un militant LGTBIQ+ a publié sur Facebook que le journaliste s’était jeté sur lui fin 2018 pour satisfaire ses désirs sexuels en profitant de sa « faiblesse et de sa santé morale ».

Un procès est également en cours au Maroc contre le journaliste Omar Radi, qui est accusé d’avoir espionné et violé une femme. Raisuni et Radi, qui sont tous deux détenus à l’isolement à la prison d’Ukacha à Casablanca, clament leur innocence et affirment être victimes d’un « procès politique » en raison de leur travail critique à l’égard du gouvernement.

El Pais, 13/07/2021

Etiquettes : Maroc, Etats-Unis, Soulaiman Raïssouni, Omar Radi, presse, journalistes,


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