La police de Catalogne tente de recruter le journaliste Ali Lmrabet

Un journaliste marocain dénonce la tentative des Mosso de le recruter comme informateur

Ali Lmrabet s’indigne du traitement de la police catalane, qui a insisté malgré son refus

Cristina Mas

BARCELONE.- En septembre de l’année dernière, le prestigieux journaliste marocain Ali Lmrabet a reçu un appel d’un inconnu : une personne se présentant comme un agent des services d’information des Mossos d’Esquadra qui demande de le rencontrer. L’intérêt de l’équipe de renseignement de la police catalane pour Lmrabet est logique : ancien diplomate, ex-professeur, écrivain et journaliste connu et maintes fois récompensé pour sa défense de la liberté de la presse au Maroc, c’est un grand connaisseur du pays et de son régime. Mais Lmrabet est indigné par le traitement qu’il a subi de la part de la police catalane et surtout par le fait que, après avoir clairement indiqué qu’il est engagé dans le journalisme et ne veut parler aux services de renseignement d’aucun pays, il a continué à recevoir appels du même agent jusqu’à une douzaine de fois, la dernière il y a quelques semaines à peine. Pendant ce temps, le journaliste continue de faire son travail : il y a quelques semaines un des principaux hebdomadaires marocains a publié sa photo dans une ligne de mire comme menace pour avoir publié que l’auteur de la plainte déposée par le leader du Front Polisario, Brahim Ghali, au tribunal le mois dernier avait été un agent de la DGED, les services de renseignement marocains.

« Je suis indigné que la police veuille qu’un ancien professeur assistant à la Sorbonne, un ancien diplomate, collaborateur de divers médias internationaux et avec une vingtaine de prix internationaux de journalisme, devienne un vulgaire crétin », déplore M. Lmrabet.

Il explique que les appels des Mossos ont commencé quelques semaines après que le journaliste a eu un problème de cohabitation avec un voisin, qu’il a dénoncé pour agression raciste, dans une affaire qui est en cours de justice. En effet, lorsque le journaliste a reçu le premier appel du service de renseignement, il pensait que les Mossos le contactaient à ce sujet : « Je m’étais plaint du traitement reçu par un sergent des Mossos et je pensais qu’ils le réclamaient, mais tout de suite la voix de l’autre côté m’a dit que l’appel venait des services de renseignements, qui avaient vu ma plainte mais m’ont appelé pour autre chose », se souvient-il.

« Il m’a dit qu’il avait assisté à une de mes conférences en janvier, mais j’ai donné des centaines de conférences, ainsi que des interventions à la télévision et à la radio, et personne de la police ne m’avait jamais appelé. J’ai insisté pour qu’il me dise pourquoi il voulait me parler, et à un moment de la conversation, peut-être pour m’impressionner, il m’a dit le nom de ma femme. Il m’a dit qu’il voulait que nous nous rencontrions. Le journaliste a refusé, insistant sur le fait qu’il ne s’adressait pas aux services d’espionnage et que s’ils voulaient des informations générales ils pouvaient lire ses articles ou l’inviter à suivre un cours à l’école des Mossos : « Sinon ils pouvaient me payer je ferais le même par respect pour ce pays, mais toujours en public, pas dans un bureau ».

Ce n’est pas la première fois que les services secrets tentent de contacter Lmrabet. Selon le journaliste, en 2007, deux agents du Centre national de renseignement (CNI) lui ont rendu visite à l’hôtel de Saragosse où il préparait une conférence et a également décliné la proposition.

Lmrabet a reçu plus d’appels, toujours du même interlocuteur, qui a décidé d’enregistrer et a finalement accepté la rencontre. « Je voulais savoir s’ils étaient vraiment des Mossos et quand ils m’ont rappelé, je leur ai proposé de nous rencontrer dans une cafétéria de la Plaça Catalunya. Une fois là-bas, je les ai invités chez moi ». Deux agents qui se sont identifiés avec leurs plaques y ont assisté. « J’ai été surpris que l’un d’eux m’accueille avec l’expression salam alaikum, qui n’est pas très utilisée dans le monde francophone où je me déplace », se souvient-il. Les agents ont cité des allégations d’agression de la part du voisin, pour lesquelles Lmrabet avait déposé une plainte pour crime de haine et également une plainte contre un sergent des Mossos qui s’est présenté à son domicile le jour de l’incident. Au cours de la conversation, les agents lui ont posé des questions sur la communauté rifaine en Catalogne et le journaliste s’est étonné qu’apparemment les agents n’aient pas compris « l’abîme entre la première vague d’immigration du Rif et les suivantes ».

Un porte-parole des Mossos a confirmé à ARA que la rencontre a eu lieu et qu’il y a eu par la suite plus de contacts téléphoniques avec Lmrabet mais qu’en aucun cas ils n’avaient l’intention de le recruter comme confident, mais que la rencontre a eu lieu dans le cadre des contacts avec les experts pour obtenir des informations plus précises sur la situation dans le Rif, où en 2017 il y a eu une révolte pour exiger l’amélioration des conditions de vie qui l’année suivante a été durement réprimée. Selon leur version, ils voulaient connaître des détails sur le danger que le conflit aurait un impact en Catalogne. Ils décrivent la réunion comme « productive », mais disent que la relation est restée ici, et que les appels ultérieurs n’étaient qu’un suivi de leur conflit de quartier. Ils soulignent également que les services de renseignement de l’organisme ne se tournent jamais vers les journalistes pour servir d’informateurs.

Lmrabet a été impressionné par le fait qu' »ils ne s’intéressaient pas à mes conférences ». Le journaliste, lauréat du prix de la solidarité de l’Institut catalan des droits de l’homme en 2003, regrette que « quelqu’un qui n’a pas d’antécédents de violence dans aucun des pays où il a vécu au Maghreb, en Europe ou en Amérique latine, ce qui surveillé de près et persécuté au Maroc, est devenu, après l’âge de 60 ans, une brochette de quartier pour les Mosso ».

ARA.CAT, 03/07/2021

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