Algérie : Tribulations d’un raboteur d’urnes !

par El-Houari Dilmi

Finalement, deux sur trois électeurs algériens ont boudé les urnes, un record historique ! Mais le Président Tebboune avait déjà tranché en déclarant au sortir d’un bureau de vote : « le taux de participation ne m’intéresse pas ». Mais quel sort et quelle crédibilité pour une nouvelle APN, élue sans les deux tiers des citoyens-électeurs ? C’est que l’Algérien semble avoir divorcé d’avec la chose politique, sans possibilité de réconciliation aucune ; du moins pas avant longtemps… Comme cela se fait sous d’autres cieux, annuler les résultats de ce scrutin législatif, marqué par une abstention record, et re-convoquer les Algériens aux urnes est-il un scénario possible et imaginable chez nous ?

Alors là, la question est de savoir par quel moyen «possible et imaginable» peut-on faire avancer le schmilblick dans un pays où «, porter » un mandat (sur son bon dos !) est plus un métier qui rapporte gros qu’une vocation à servir son semblable ? De quoi boucher un coin à un raboteur d’urnes ! Mais au-delà des discours logorrhéiques et tout le déluge de postillons qui va avec, le raboteur d’urnes mène un combat, perdu d’avance, contre les «francs tricheurs», les trompeurs en col usé, les abuseurs de confiance, les racleurs de fonds de poche, les kleptomanes à la main d’or, les accrocs des pourboires en dessous de table et de toute l’engeance, qui, au travers des interstices de l’arrière-pays, consultent les marabouts bénévoles pour se soigner des méchantes addictions aux sous happés dans la main des autres.

Né avec une louche à la main et sept pieds plats, le raboteur d’urnes, avant la sortie dans la rue du peuple des votants, a une priorité absolue : s’abriter des coups de burin des vilaines tentations. Des ruades imparables des gens cachés derrière des bureaux invisibles. Des planches à savonner, glissées sous son pied hésitant, par des candidateurs aigris et envieux. De son salaire maigrelet qui ne va jamais plus loin que le premier caprice de son dernier-né. Des apartés top secrets autour de son métier à raboter.

Alors pour fuir loin, très loin de tout ce monde qui pourrit par la tête, le raboteur d’urnes garde à l’esprit cette vérité «tuante» que de l’oseille mal acquise, à défaut de l’expédier au paradis, ne dispense pas les autres de finir cramés, suspendus aux esses de la géhenne. Et le raboteur d’urnes continua à faire son boulot jusqu’au jour où il décida, seul contre tous, de mener la croisade contre tous les carnassiers aux crocs ensanglantés. Mais à 50 berges et 11 jours exactement, le raboteur d’urnes se rendit compte qu’il valait mieux pour lui se remplir la poche gauche pour ne pas se sentir obligé de rafler la mise de la main baladeuse droite. Il troqua alors sa cécité provoquée contre un baluchon de sous fripés.

Pris la patte dans le piège à loups élevés dans les arrière-boutiques, le raboteur d’urnes, dans un geste de prestidigitateur à la main en plastique, tenta de faire disparaître l’objet du délit sous l’œil languissant du candidateur-gorille, venu lui entonner l’hallali de sa liberté. Dans le logographe du jugement, l’avant-dernier, l’on fera réciter au raboteur d’urnes la pochetée, ses droits garantis par la loi : ceux de ne jamais se faire flasher les babines mouillées, même s’il n’est pas illicite de boire à coups de rasades dans les grosses bassines de la « chkara ».

Dans les manchettes des journaux aux plumes cyanurées, l’on écrira que le raboteur d’urnes passa sa vie à purger sa peine en méditant sur la forme bizarre de ces boîtes à fente trop carrées pour contenir des idées trop rondes… !

Le Quotidien d’Oran, 14 juin 2021

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