Maroc vs Espagne : pourquoi c’est important pour l’UE

Par EDUARD SOLER LECHA

Ceuta, petite ville espagnole sur la côte nord-africaine, a été le théâtre du dernier épisode de la dérive bilatérale entre Madrid et Rabat. Bruxelles, à près de 2 000 kilomètres au nord, est une arène moins visible mais tout aussi importante où les deux pays poursuivent leur combat.

Le 17 juin, des milliers de migrants, principalement marocains, ont franchi la frontière avec Ceuta, profitant d’un relâchement apparent des contrôles par les forces de sécurité marocaines.

Deux semaines plus tôt, le ministre marocain des affaires étrangères, Nasser Bourita, avait averti l’Espagne que la coopération était en danger en raison des politiques espagnoles sur le Sahara occidental.

Suivant un scénario bien connu, Rabat a exprimé sa déception en exerçant une pression migratoire.

Alors que la crise de Ceuta se développait, l’Espagne a résolument demandé le soutien de Bruxelles. Et elle l’a obtenu.

Consciente des nombreux éléments qui irritent la relation bilatérale, l’Espagne a recherché l’européanisation dans le cadre d’une stratégie visant à atténuer les risques d’escalade du conflit.

Le fait de placer les relations bilatérales avec le Maroc sous l’égide de l’Europe devrait insuffler une énergie positive à cette relation sensible tout en réduisant l’appétit de Rabat pour la confrontation avec l’Espagne – car cela signifierait se confronter à l’UE dans son ensemble.

Sur le plan bilatéral, l’Espagne a cherché à intensifier et à diversifier la coopération à tous les niveaux.

L’objectif final est de créer un « colchón » (matelas) d’intérêts, comme on l’appelle souvent en Espagne, qui augmente le coût des conflits et amortit les tensions qui resurgissent inévitablement de temps à autre. L’évolution de la crise actuelle déterminera si cette double stratégie est payante.

En attendant, Rabat cherche la compréhension de Bruxelles. Les responsables marocains insistent sur le fait qu’ils n’ont aucun problème avec l’UE, mais simplement avec un État membre, et affirment qu’il s’agit d’une crise purement politique, minimisant sa composante migratoire. Pourquoi ? Le Maroc a sous-estimé le coût en termes de réputation des incidents de Ceuta.

Les images de familles marocaines et de jeunes désespérés risquant leur vie ne correspondent pas à l’image d’un Maroc à l’économie dynamique, avec des projets d’investissement massifs pour relier l’Europe à l’Afrique.

L’idée qu’un pays souvent présenté comme un partenaire exemplaire dans les cercles de Bruxelles soit apparemment déterminé à faire de la migration une arme a suscité des inquiétudes dans les cercles décisionnels européens.

Avant que cette dernière crise n’éclate, l’UE se sentait déjà entourée d’un cercle d’incendie. Mais peu de gens à Bruxelles s’attendaient à ce que le Maroc en déclenche un nouveau.

Les souvenirs des images chaotiques de février 2020 à la frontière gréco-turque sont encore frais dans les esprits européens, notamment parmi les hauts responsables des institutions de l’UE qui ont dû faire face à la situation quelques semaines après avoir pris leurs fonctions.

Cette fois, Charles Michel, Ursula von der Leyen, Josep Borrell, Ylva Johansson et bien d’autres ont immédiatement délivré le même message : La frontière de Ceuta avec le Maroc est la frontière de l’UE. Margaritis Schinas est allé encore plus loin en prévenant que « personne ne peut intimider ou faire chanter l’Union européenne ».

Le Maroc contre l’Espagne, plus l’Allemagne

Du côté des Etats membres, le fait que le Maroc se heurte non seulement à l’Espagne mais aussi à l’Allemagne n’a pas aidé Rabat à recueillir le soutien de pays amis comme la France.

Qu’attend le Maroc de l’Espagne ? Rien de moins qu’un changement de politique sur le Sahara occidental. Rabat considère que le gouvernement espagnol a un parti pris en faveur du Polisario, le traitement hospitalier en Espagne de Brahim Ghali, le leader du Front Polisario, en étant la preuve ultime.

Pourtant, la politique de l’Espagne n’a pas changé de manière significative. En effet, les partisans de l’indépendance sahraouie pourraient être choqués par de telles accusations, ayant traditionnellement considéré la position gouvernementale de l’Espagne comme penchant subtilement vers Rabat.

Plus que les politiques espagnoles, ce sont les attentes du Maroc qui ont changé.

La décision de l’ancien président Donald Trump de reconnaître la souveraineté marocaine sur ce territoire contesté a changé la donne et a apparemment donné au Maroc le pouvoir de contester le statu quo.

La centralité retrouvée du Sahara occidental sur l’agenda a également des conséquences pour l’UE.

La Cour européenne de justice devrait bientôt rendre sa décision sur l’applicabilité des accords de l’UE avec le Maroc au Sahara occidental. Si l’arrêt ne répond pas aux attentes du Maroc, cela pourrait déclencher de nouvelles tensions. Le risque est apparemment assez élevé.

La gestion par l’UE de la crise bilatérale actuelle avec l’Espagne établira donc certaines normes pour les crises futures ayant une dimension potentiellement européenne. Il serait également utile de tirer des leçons des expériences précédentes de l’Espagne sur ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné.

En fin de compte, dissuader le conflit et atténuer les risques d’escalade avec le Maroc devrait également être l’objectif de la politique étrangère de l’Europe.

EU Observer, 07 juin 2021

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