Les dessous d’un recadrage stratégique au Mali

La France perd—t-elle pied au Mali ? C’est vraisemblablement le cas après l’accélération des événements dans ce pays après le coup d’Etat du 24 mai dernier qui a conduit à l’éviction du président intérimaire Bah Ndaw et de son Premier ministre. Les appels en direction de la Russie, perçue comme une puissance amie et non comme l’ancienne puissance coloniale, impérialiste et dominatrice, sont très mal reçu à Paris. Macron s’en est offusqué en déclarant vouloir retirer les soldats français du Mali si ce pays «va dans le sens de l’islamisme radical». Un euphémisme et une excuse pour menacer Bamako d’un lâchage programmé notamment après l’échec de Barkhane. Le ressentiment anti-français en Afrique prend de l’ampleur. Le Mali n’est que la partie visible de l’Iceberg.

«Après de longues discussions, les chefs d’Etat et de gouvernement ont décidé de suspendre le Mali des institutions de la Cédéao», selon le communiqué publié à l’issue de leur rencontre. La Cédéao a également appelé «à la nomination immédiate d’un premier ministre issu de la société civile» après la désignation, vendredi, du chef de la junte malienne, le colonel Assimi Goïta, au poste de président par intérim à la suite d’un nouveau coup de force à Bamako.

La Cour constitutionnelle a été saisie mercredi de la lettre de démission du Président Bah Ndaw, qui, selon elle, a entraîné «la paralysie et le dysfonctionnement» des organes de transition. La Cour a ainsi conféré au vice-Président «les attributs et prérogatives de Président de transition pour conduire le processus à son terme».

A New York et à l’issue d’une réunion convoquée en urgence mercredi 26 juin, le Conseil de sécurité des Nations unies a «fermement condamné l’arrestation» des autorités. Sans qualifier l’événement de coup d’Etat ni annoncer de mesures, les membres du Conseil ont exhorté les militaires à «retourner dans leurs casernes sans délai», avant d’appeler à une reprise immédiate de la transition civile. Pour tenter de remettre celle-ci sur des rails, une délégation de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), dirigée par l’ancien président nigérian Goodluck Jonathan, est arrivée mardi à Bamako.

Dimanche 30 mai, le président français a déclaré dans un entretien au Journal du dimanche (JDD), que la France retirera ses troupes si le Mali va «dans le sens» d’un islamisme radical, après un deuxième coup d’État dans le pays en neuf mois. La France, avec environ 5 100 hommes au sein de Barkhane, soutient le Mali qui fait face depuis 2012 à une poussée djihadiste partie du Nord et ayant plongé le pays dans une crise sécuritaire avant de s’étendre au centre du pays.

«Au président malien Bah Ndaw, qui était très rigoureux sur l’étanchéité entre le pouvoir et les djihadistes, j’avais dit : ‘L’islamisme radical au Mali avec nos soldats sur place ? Jamais de la vie !’ Il y a aujourd’hui cette tentation au Mali. Mais si cela va dans ce sens, je me retirerais», a mis en garde Emmanuel Macron. Un avertissement qui tonne à l’adresse du nouveau pouvoir malien, mais pas que !

En effet, les péripéties du dernier coup de force et l’orientation des nouveaux maitres de Bamako indique que l’équipe du colonel Assimi Goïta est davantage proche de Moscou que de Paris. En témoigne les manifestations de Maliens devant l’ambassade de Russie à Bamako pour appeler au départ des Français. A l’arrière-plan, une affaire de contrats d’armement avec la Russie.

Selon certains médias locaux, l’ancien président Bah N’Daw aurait écarté Sadio Camara et Modibo Koné, respectivement ministre de la Défense et ministre chargé de la Sécurité, sur instruction de L’Élysée. Celle-ci aurait été donnée lors du sommet de Paris sur les économies africaines. L’objectif étant d’empêcher la conclusion d’un «accord d’achat d’armement avec la Russie». L’éviction, lundi 24 mai, de ces deux colonels lors du remaniement gouvernemental a donné lieu, dès le lendemain, au coup du colonel Goita. Houssine Ag Aïssa, journaliste malien spécialisé dans les questions politiques du Mali et des pays du Sahel, a indiqué à l’agence russe Sputnik que cette histoire de blocage de l’accord d’armement a fait réagir, jeudi 27 mai, «un groupe de citoyens maliens qui a organisé une manifestation de soutien devant l’ambassade de Russie à Bamako».

Toujours dans sa déclaration à Sputnik, Houssine Ag Aïssa a rajouté des détails. «C’est lors de ce sommet que Bah N’Daw a rencontré le Président Macron et lui a remis des documents sur cet accord d’armement entre le Mali et la Russie. Cet accord était supervisé par le ministre de la Défense Sadio Camara, qui a été écarté lors du remaniement du gouvernement. C’est ce qui a provoqué la colère des militaires maliens».

C’est dire que la guerre des positions entre Français et Russes fait rage au Sahel, les premiers savent pertinemment qu’ils sont en train de perdre une bataille décisive face aux seconds. Moscou, et loin de tout tapage à la française, place ses pions et met en avant ses intérêts stratégiques. Au-delà des marchés et des matières premières, il s’agit pour la Russie de Poutine de contourner l’encerclement atlantiste en Europe en enveloppant l’Alliance et en la contournant par le Sud. Après la Syrie au Levant, la Libye en Afrique du Nord, voici le tour du Mali de se placer dans l’orbite russe. L’Algérie, pays charnière entre la Méditerranée et le Sahel est déjà un allié stratégique de Moscou, elle ne sera que conforté par ce recadrage malien.

Le Jeune Indépendant, 31 mai 2021

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