Des documents révèlent que l’ambassade de Turquie a espionné ses détracteurs en Algérie.

Nordic Monitor

Des documents judiciaires ont confirmé que les missions diplomatiques turques en Algérie se sont engagées dans une campagne de collecte de renseignements et ont recueilli des informations sur les activités des détracteurs du président turc Recep Tayyip Erdoğan. Ces informations ont ensuite été utilisées dans le cadre d’une inculpation pénale pour une accusation de terrorisme par un procureur turc.

Selon une décision du 19 décembre 2018 du procureur Adem Akıncı, le parquet général d’Ankara a lancé une enquête distincte (dossier n° 2018/43629) sur deux ressortissants turcs en Algérie qui figuraient dans des dossiers d’espionnage expédiés par des diplomates turcs dans le pays sans aucune preuve concrète de méfaits.

Selon ces documents, ils ont été accusés d' »appartenance à un groupe terroriste » par Akıncı. L’enquête s’est basée sur des fichiers d’espionnage créés à l’ambassade de Turquie à Alger entre 2016 et 2018.

Les fichiers de profilage ont été transmis au ministère des Affaires étrangères par Mehmet Poroy, l’ambassadeur turc en Algérie entre 2015 et 2019.

Les détracteurs du gouvernement Erdoğan à l’étranger, en particulier les membres du mouvement Hizmet/Gülen, sont confrontés à la surveillance, au harcèlement, aux menaces de mort et aux enlèvements depuis que le président Erdoğan a décidé de faire de ce groupe le bouc émissaire de ses propres ennuis judiciaires. Ils se sont souvent vu refuser des services consulaires tels que la procuration et l’enregistrement des naissances, et leurs passeports ont été révoqués. Leurs biens en Turquie sont saisis et les membres de leur famille restés au pays risquent des poursuites pénales.

Le 21 janvier, le ministre turc de l’Intérieur Süleyman Soylu a remercié le président algérien Abdelmadjid Tebboune pour l’expulsion de l’homme d’affaires turc N.N.K., qui avait des liens présumés avec le mouvement Gülen/Hizmet et vivait en Algérie, et a révélé que l’homme d’affaires avait été ramené en Turquie par l’agence de renseignement turque (MIT).

Un document judiciaire daté du 19 décembre 2018 révèle l’espionnage des voix critiques en Algérie par les missions diplomatiques turques. (Les adresses et les noms des ressortissants turcs ont été expurgés pour des raisons de sécurité) :

Comme révélé précédemment par Nordic Monitor, le ministère des Affaires étrangères a envoyé des listes de ressortissants turcs profilés en deux CD au parquet en chef d’Ankara, à la police nationale et à l’agence de renseignement turque MIT le 19 février 2018 via un document officiel pour d’autres actions administratives ou judiciaires, la sanction de leurs proches de retour en Turquie et la saisie de leurs biens.

Le procureur Akıncı, qui a reçu le document du ministère des Affaires étrangères le 23 février 2018, a transmis les CD classifiés comprenant des informations sur 4 386 critiques d’Erdoğan à l’unité des crimes organisés du département de police d’Ankara pour qu’elle prenne des mesures supplémentaires. La police a transmis les résultats de ses investigations au procureur général.

Pour l’anecdote, Akıncı, qui a dirigé l’enquête sur l’assassinat de l’ambassadeur russe Andrei Karlov en décembre 2016, a été accusée de supprimer les preuves que le tueur avait des liens avec divers groupes djihadistes, dont Al-Qaïda, et qu’il avait été radicalisé par plusieurs imams pro-gouvernementaux, dont deux qui travaillaient pour l’autorité religieuse gouvernementale, la Diyanet. Nordic Monitor a précédemment rapporté que plusieurs suspects ont déclaré au tribunal qu’Akıncı les avait forcés à témoigner pendant l’interrogatoire que l’assassinat avait été dirigé par le mouvement Gülen. Ils ont ensuite été emprisonnés après avoir décliné la demande du procureur de témoigner de cela au tribunal.

Selon des documents judiciaires publiés par la 4e Haute Cour pénale d’Ankara le 16 janvier 2019, le ministère des Affaires étrangères a dressé une longue liste d’entités étrangères qui étaient détenues et/ou gérées par des personnes considérées comme proches du mouvement.

Nordic monitor, 23 mai 2021

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