Une librairie à Alger – tourner les pages de l’histoire

Le récit de Kaouther Adimi, originaire d’Algérie, sur les débuts d’un centre littéraire et sa disparition ultérieure peut sembler un peu décousu.

Dalia Dawood

Dans le troisième roman de Kaouther Adimi, A Bookshop in Algiers, nominé pour un prix, et dont la première traduction en anglais est signée Chris Andrews, la terre et la littérature s’entremêlent. L’Algérie, façonnée par son histoire sombre et tragique, est également sculptée par des histoires, tant dans les souvenirs de ses habitants que dans les récits créés et vendus dans une librairie et une bibliothèque de prêt sans prétention, qui constitue le cadre principal du roman.

En 160 pages seulement, le livre retrace l’évolution de la librairie – une institution réelle appelée Les Vraies Richesses, ouverte par l’éditeur franco-algérien Edmond Charlot dans les années 1930 – en mêlant réalité et fiction. Il raconte les années turbulentes de guerre et de révolution entre Charlot et l’apparition d’un autre homme, un personnage nommé Ryad, qui arrive de Paris en 2017 pour vider la boutique maintenant qu’elle a été vendue à un promoteur.

Entremêlant l’histoire semi-réelle de Charlot et celle, fictive, de Ryad, Adimi oscille entre un Alger sous l’emprise de la domination coloniale et celui de l’indépendance à l’époque moderne, liant l’histoire politique mouvementée du pays à sa culture résiliente. Tout au long du parcours, la librairie fait office de centre littéraire pour la communauté, un « espace entièrement consacré à la littérature, à l’art et à l’amitié », comme le dit Charlot.

Les passages chronologiques, structurés comme les courtes entrées du journal de Charlot, donnent des détails épars sur le développement de sa librairie, sa vie et ses amitiés (notamment avec le romancier Albert Camus) et un sentiment d’espoir d’unir une ville fragmentée par la culture et la créativité. Avec l’arrivée de la seconde guerre mondiale, l’entreprise subit un coup financier, et il y a des parallèles avec nos propres temps incertains : « Un distributeur sans livres, c’est inouï. Inimaginable. Nous n’avons plus rien, je suis désespéré. Les étagères sont presque vides. »

Ces récits sont juxtaposés de manière quelque peu inégale au récit moderne, lourd d’un sentiment de futilité, l’optimisme juvénile de 80 ans auparavant étant désormais éteint. Dans ce monde, « l’air est plus épais, la lumière du soleil plus grise, la ville plus laide ». Cette lourdeur habite aussi les personnages. « Tout est toujours tragique en Algérie », dit Ryad.

C’est la librairie elle-même qui donne un sentiment de continuité. Avant que Ryad n’arrive pour la vider, le promoteur lui envoie une « liste de choses dont il faut se débarrasser », depuis des volumes de livres jusqu’à un seau et un balai. Vidée, dépouillée de son identité, la boutique devient un symbole d’Alger : colonisée, sans statut ni signification.

Charlot donne à sa boutique le nom d’un roman de l’auteur français Jean Giono, « un livre dans lequel il nous exhorte à revenir aux vraies richesses, c’est-à-dire la terre, le soleil, les ruisseaux, et finalement la littérature aussi ». Bien qu’il se présente comme une histoire brève, montée à la hâte, La librairie d’Alger nous rappelle qu’en littérature, comme dans la vie, nous n’appartenons à un lieu que temporairement – et nous le façonnons au gré de nos souvenirs.

Une librairie à Alger, de Kaouther Adimi, traduit par Chris Andrews, Serpent’s Tail, RRP£12.99, 160 pages.

Financial Times, 15 MAI 2021

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