Quitter la Tunisie : « Nous sommes toujours prêts à risquer nos vies ».

De plus en plus de migrants traversent la Méditerranée vers l’Italie depuis la Tunisie. La majorité d’entre eux étaient auparavant des ressortissants tunisiens, mais cette année, les Africains subsahariens sont de plus en plus nombreux à monter à bord. Leur détermination est presque indestructible.

« Malgré les naufrages, malgré nos familles en deuil, nous sommes toujours prêts à risquer nos vies », déclare Prista Kone, une Ivoirienne de 28 ans, à l’agence de presse Agence France Presse (AFP).

Prista Kone a déjà tenté une fois de rejoindre l’Europe, mais le bateau sur lequel elle est montée l’année dernière a été intercepté par les autorités tunisiennes. Kone a déclaré à l’AFP qu’elle était arrivée en Tunisie en 2014. Elle avait déjà un diplôme en gestion des affaires et se rendait dans le pays pour poursuivre ses études.

Les gens m’ont traitée de « singe » et m’ont jeté des pierres.
Cependant, par nécessité économique, ses rêves de poursuivre ses études ont sombré et elle a trouvé un emploi de femme de ménage. Kone dit qu’elle n’avait pas réalisé à quel point la société tunisienne était raciste. Elle raconte que sa patronne lui a dit qu’elle ne devait pas toucher ses enfants « parce que je suis noire ». La patronne l’a également accusée d’avoir volé des objets de la maison qui avaient disparu.

Dans la rue, dit Kone, « les gens me traitaient de « singe » et me jetaient des pierres ».

Le responsable de l’Association des Ivoiriens de Sfax, Oumar Coulibaly, affirme que cette expérience est commune à de nombreux Africains de l’Ouest. Il estime qu’il y a environ 20 000 Africains subsahariens en Tunisie et que près des deux tiers d’entre eux sont originaires de Côte d’Ivoire.

Pour eux, c’est l’Europe ou la mort
« Si ces personnes ont survécu à un naufrage à midi, elles seraient prêtes à participer à une autre traversée à 13 heures », a expliqué Coulibaly à l’AFP. « Pour eux, c’est l’Europe ou la mort ».

La plupart de ceux qui sont prêts à faire la traversée sont des jeunes. Coulibaly explique à l’AFP que pour la plupart, ces candidats à la migration vers l’Europe « représentent les espoirs de leurs familles. » Il dit que certains arrivent en Tunisie, comme Koné, avec l’espoir de poursuivre leurs études, d’autres « viennent pour travailler. » Certains, dit-il, « se sont vu promettre d’énormes salaires, mais… on leur a menti. »

Sans les emplois qui leur ont été promis, beaucoup de ces migrants africains ne parviennent pas à obtenir de permis de travail en Tunisie, ce qui les rend encore plus vulnérables au fait d’être sous-payés et forcés de travailler illégalement. Beaucoup d’entre eux ont déclaré être confrontés à « des abus réguliers de la part de la police ou de citoyens », écrit l’AFP.

Quitter la Tunisie pourrait soulager ma douleur
La détermination à améliorer leur situation est presque indestructible. Aminata Traoure a déjà perdu sa petite fille, sa sœur et sa nièce dans un naufrage, rapporte l’AFP, mais elle est toujours déterminée à traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe.

« Quitter la Tunisie pourrait atténuer ma douleur », a déclaré Traoure à l’AFP. Le naufrage de son bateau a eu lieu le 9 mars. Elle et environ 200 autres personnes ont survécu, mais sa fille de 15 mois, Sangare Fatim, et 39 autres personnes ont péri dans l’accident.

Aujourd’hui, Traoure a déclaré à l’AFP qu’elle aimerait idéalement rentrer chez elle en Côte d’Ivoire, mais qu’elle n’a pas les moyens de payer le voyage. L’AFP rapporte que le coût d’un billet de retour en Côte d’Ivoire, plus une amende pour avoir séjourné illégalement trois ans en Tunisie, coûterait plus cher qu’une traversée en bateau vers l’Europe.

Pas d’issue
Traoure ne voit pas d’issue. « Je vais devoir réessayer », dit-elle. Elle n’est pas la seule. Selon l’organisation tunisienne de défense des droits de l’homme FTDES, au premier trimestre 2021, près de la moitié des personnes qui ont embarqué sur un bateau depuis la Tunisie venaient en fait de pays d’Afrique subsaharienne.

Déjà, au moins 453 personnes sont mortes dans leur tentative de rejoindre l’Europe depuis l’Afrique du Nord. Une centaine d’entre elles étaient parties du port tunisien de Sfax, l’un des principaux points de départ pour ceux qui se dirigeaient vers Lampedusa et la Sicile.

Alaa Talbi est le président du FTDES. Il explique qu’en Tunisie « ni le cadre juridique, ni le cadre culturel ne favorisent l’intégration ». Talbi pense que les contrôles accrus en Libye, couplés à l’instabilité, ont poussé davantage de migrants subsahariens vers la Tunisie comme point de départ pour l’Europe.

Inégalités aggravées

Mais, une fois en Tunisie, beaucoup trouvent que la situation n’est pas beaucoup plus facile que celle de sa voisine libyenne déchirée par les conflits. Depuis la révolution dite de Jasmin en 2011, l’économie tunisienne est « passée de crise en crise », selon l’AFP.

Les inégalités et la pauvreté ont été exacerbées pour ceux qui n’ont pas les bons documents légaux, en particulier pendant les fermetures et autres mesures visant à enrayer la pandémie de COVID-19.

L’agence d’aide catholique CARITAS a rapporté que certains passeurs disent aux candidats à l’immigration que le COVID a « décimé la population » en Europe et que les logements et les emplois sont « maintenant faciles à trouver ».

Attirés par les mensonges

Ce sont des histoires comme celles-ci qui pourraient contribuer à persuader même ceux qui ont trouvé du travail en Tunisie. Sozo Ange a 22 ans et vient également de Côte d’Ivoire. Elle raconte à l’AFP qu’elle est en Tunisie depuis deux ans et qu’elle partage une petite chambre avec plusieurs autres personnes.

Ange et son mari Inao Steave ont un petit bébé, qu’Ange allaite encore. Ange pense que la meilleure chose qui puisse lui arriver en Tunisie est de devenir femme de ménage. Ce qu’elle n’a pas envie de faire. Son mari est employé dans une boulangerie et déclare à l’AFP qu’il « travaille plus dur que ses collègues tunisiens. »

Inao Steave dit qu’il ne veut pas que son fils grandisse dans ces conditions. « Nous sommes conscients des risques, mais nous n’avons pas le choix – nous mourrons ou nous vivrons en Europe ! ». Déclare-t-il.

Cet article est une réécriture d’un article de l’AFP.

InfoMigrants, 14 mai 2021

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