Algérie / Mœurs politiques : Ouyahia et les lingots de l’indignité

par Boubakeur Hamidechi

« Carthage périt parce que, lorsqu’il fallut retrancher les abus elle ne put souffrir la main de son Hannibal. Même Athènes tomba parce que ses erreurs lui parurent si douces qu’elle ne voulut pas en guérir. Et que dire des républiques d’Italie qui se vantent de la perpétuité de leur gouvernement alors qu’elles ne doivent se vanter que de la perpétuité de leur abus ? » (Montesquieu)

Elle n’est, décidément, pas près de solder la saison des scandales dus à la corruption généralisée. Une année durant, l’institution judiciaire n’a, en effet, eu de cesse de siéger tout en espérant qu’elle allait bientôt toucher à la fin de la vaste épuration qui gangrène l’appareil d’État. Seulement, la perspective muta en une ligne d’horizon qui s’éloigne au fur et à mesure qu’elle empilait les procès. En effet, alors que les procès s’espaçaient de semaine en semaine, il avait suffi, entretemps, qu’une délictueuse personnalité, qui en était à son énième acte d’accusation, se fende en une explication inattendue, pour qu’aussitôt le prétoire se voit dans la nécessite de rouvrir un autre dossier. Celui qui, jusque-là, n’a jamais été abordé et qui concerne les curieux avantages « dorés » qui l’on avait voulu mettre sur le compte de la générosité des émirs qui, durant des décennies, graissèrent les pattes de certains dirigeants du pouvoir algérien en contrepartie de fumeux contrats économiques. En un mot, l’humiliation en échange de « quelques » lingots d’or ! Une indignité à faire frémir le plus modeste des Algériens après avoir appris de quoi il en retourne lors des débats habituels concernant l’origine des « biens mal acquis ».

À son tour, l’appareil judiciaire peut-il battre les cartes de ses enquêtes en requalifiant de nouveau les données qui établissent le distinguo entre l’illicite et la licéité d’une donation de cette valeur ? Étonnamment, il ne semble pas qu’Ouyahia ait voulu aborder la question sous cet angle-là dès l’instant où il ne révéla cette appropriation que pour rejeter l’acte l’accusant d’enrichissement condamnable préjudiciable au trésor de l’État. Voilà qui renseigne, l’on ne peut mieux, sur son caractère de mégalomane toujours habité par l’idée que l’on est en train d’instruire injustement un procès à son encontre. Et si, jusque-là, c’est-à-dire jusqu’à cette 6e audition, il subsistait tout de même des vagues soupçons d’appétits financiers, ceux-là ont vite sauté à la suite de ses déclarations lesquelles illustrent désormais sa nature profondément frauduleuse.

Ayant été durant un quart de siècle la pièce maîtresse de la gouvernance du pays, le revoilà en train de tenir le rôle de la victime qui trébuche émotivement dans ses dénégations et insiste sur le fait que cet enrichissement n’aurait rien à voir « avec la fonction de Premier ministre » et, par conséquent, cet « or » ne serait jamais le fruit de la corruption. Il ne manquait plus qu’il se défende de son honnêteté en faisant siens ces lingots qui lui reviendraient de droit ! Évitant une pareille justification au risque de se voir remettre à sa place par la justice, il bottera alors en touche, comme il se dit dans le jargon des rugbymen, afin d’échapper à l’infernale comptabilité des tribunaux qui soulignait sa vertigineuse fortune dont le montant frisait les 70 milliards de centimes dont une trentaine provenait de cette « générosité » des pays du Golfe.

Une étonnante chute de la personnalité qu’il fut et dont il ne reste que le fantôme bavard et désespéré de ne plus être cru. Il est vrai que lorsqu’on possède une bagatelle en banques, l’on ne devrait pas s’étonner que la justice actionne sa curiosité par acquit de conscience, notamment lorsque l’honnêteté matérielle et la probité de nos dirigeants sont battues en brèche. C’est pour cette raison que même les Ouyahia de cet acabit doivent se soumettre au test de la vérité auquel cas la suspicion demeure l’ultime recours pour accéder au partage du feu. Celui de l’interrogatoire des prétoires quand les circonstances obligent la justice à analyser ce qu’il y a derrière les comportements de la nomenklatura qui prétend être la représentante de la « glorieuse servitude de l’État ».

Bien plus concerné que bon nombre de complices, Ouyahia ne rappelle-t-il pas, d’une certaine manière, une personnalité française que la loi et les règlements prirent en défaut pour avoir gardé par-devers lui des diamants et qui lui valurent un cinglant échec lors de seconde présidentielle ? À ce propos, il est intéressant de rapporter ce qu’une revue avait publié en son temps. Lisons donc…

« L’ancien chef d’État Valéry Giscard d’Estaing, décédé récemment, s’était retrouvé en 1979 au centre de l’affaire dite des ‘’diamants de Bokassa’’. Celle-ci avait suscité une polémique embarrassante avant la présidentielle de 1981 qu’il allait perdre.

Le 10 octobre 1979, Le Canard Enchaîné révèle que V.G.E. a reçu en 1973, alors qu’il était ministre des Finances, une plaquette de 30 carats de diamants offerte par le Président centrafricain Jean-Bedel Bokassa. La semaine suivante, Le Canard affirme que la valeur de la plaquette est d’un million de francs et précise que d’autres diamants lui ont été offerts à l’occasion de ses déplacements à Bangui entre 1970 et 1975. Il a fallu attendre un mois et demi (27 novembre 1979) avant que le président de la République n’oppose un ‘’démenti catégorique et méprisant’’. Sauf qu’il avouera plus tard (le 10 mars 1981) quand il déclare qu’il n’y a aucun mystère dans l’affaire des diamants et que ‘’le produit de ces cadeaux a été versé à des œuvres humanitaires centrafricaines’’. Il précise que les diamants ont été vendus au profit du Croissant-Rouge centrafricain, ce qui constituait un montant de 114 977 francs de l’époque .» (Fin de citation)(1)
Hélas, contrairement à cet ancien mea-culpa d’un homme politique français, notre concitoyen Ouyahia n’a rien trouvé de plus respectable que de s’approprier les cadeaux diplomatiques alors qu’ils sont rigoureusement encadrés par la loi afin d’immuniser le récipiendaire de toutes les approches compromettantes. En définitive, Ouyahia était à la fois un ambitieux en politique et un adorateur des veaux d’or. Exécuteur des contrats secrets et politicien frimeur en public, il conjuguait ses propres aptitudes pour être dans les bonnes grâces du cercle fermé de l’affairisme dont les membres viennent de défiler dans les tribunaux. Piètre intendant également, il a toujours été à l’aise dans la feinte plutôt que dans la rectitude. C’est dire qu’il est en permanence dans la mystification même lorsqu’on l’obligea à s’expliquer pour quelle raison il n’avait pas fourni un tel justificatif en révélant la présence des lingots d’or offerts par les émirs. « Je voulais préserver un secret d’État », avouera-t-il modestement, nous a-t-on appris. Allons donc, comment peut-on devenir sincère lorsqu’on a longtemps été un faussaire sans scrupules.
B. H.

(1) Les extraits concernant les diamants de Giscard d’Estaing ont été publiés dans Jeune Afrique.

Le Soir d’Algérie, 16 jan 2021

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