Houari Boumediène ou l’œuvre inachevée

Par Badr’Eddine Mili 
Personne ne connaissait ni n’attendait, en Algérie ou ailleurs, en 1954 et jusqu’en 1960, ce rouquin au faciès de Kazakh, taillé à la serpe, affichant une timidité maladive qui cachait, à la perfection, le feu ardent qui consumait, intérieurement, un corps chétif et maladroit. 
Aucun des chefs de la Révolution armée, même les plus chevronnés dans l’anticipation et l’évaluation des hommes n’avait vu venir ce jeune étudiant d’El- Azhar, ancien pensionnaire du Maahad de Constantine et de la Zitouna de Tunis, fils de paysans pauvres de la région de Guelma, aux doigts effilés et au maintien rigide et policé, recruté par la Délégation extérieure du FLN au Caire, dans des conditions qui n’ont laissé, dans les archives, aucune trace marquante. A part l’épisode du bateau baptisé du nom de la reine de Jordanie, chargé d’armes destinées aux combattants de l’intérieur, épisode auquel il fut associé et, à l’épilogue, du reste, malheureux, rien, dans son cursus partagé avec nombre de transfuges de l’école traditionnelle de l’Est, ne signalait une aspérité qui l’annoncerait pour une ascension extraordinaire vers le firmament de l’Algérie. Il n’avait milité dans aucun parti politique du Mouvement national ni étudié ou pratiqué, de près ou de loin, l’art militaire, ni dans une académie, ni sur un champ de bataille. A quoi, donc, avait-il dû ce discret passage à travers les mailles vigilantes du système de sélection mis en place par Abdelhafid Boussouf, Lakhdar Bentobal et Krim Belkacem, le redoutable triumvirat qui contrôlait, sans partage, l’appareil militaire et l’arme du renseignement ? Comment ces derniers, sans lesquels rien ne se faisait et contre lesquels personne n’osait entreprendre quoi que ce soit, n’avaient rien détecté qui ait pu éveiller leur attention et, surtout, leur faire éviter que cet homme, sans charisme particulier, qui a érigé le secret au rang de culte, leur brûle la politesse, les coiffe sur le poteau et les conduise vers le chemin du renoncement ainsi qu’il le fit avec l’habileté d’un joueur d’échecs dont firent, aussi, les frais de vieux routiers de la politique comme Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed et Ferhat Abbas, sans parler des puissants chefs de Wilaya, obligés, après 1962 et 1965 de s’effacer ou de rentrer dans le rang ?La seule explication plausible sur laquelle s’accordèrent les observateurs instruits des processus qui fabriquent les dirigeants algériens est que Houari Boumediène dont rares étaient ceux qui connaissaient à ce moment-là sa véritable identité – Mohamed Boukharouba — et sa famille, originaire de la tribu des Beni Foughal, près de Jijel, bénéficiait d’un atout maître. Il était un homme neuf, universitaire arabophone, indemne de toute ancienne compromission politique, situé, largement, au-dessus des coteries et des querelles du CNRA et du GPRA auxquels il réussit à opposer, au terme d’un long et patient travail de formation et d’organisation, une armée de «militants», multirégionale, très disciplinée et fortement équipée, le socle sur lequel il bâtit le plus clair de sa stratégie de conquête du pouvoir, prenant de vitesse les baroudeurs des wilayas historiques, considérés comme «un danger pour l’unité et l’intégrité du peuple et du pays». Au-delà du caractère fracassant et fratricide que cette prise de pouvoir, par la force, revêtît en juillet 1962, après son entrée triomphale à Alger, à la suite d’une bataille sanglante contre les éléments de la Wilaya IV et de la Wilaya II, et bien que cette arrivée surprenante sur le devant de la scène post-indépendance constitua un cas d’école, par les innombrables énigmes dont elle s’entoura, il est une vérité qui s’imposa, vite, aux protagonistes des évènements d’alors : Houari Boumediène n’avait pas accédé au sommet par hasard. Il y avait été poussé par une logique qu’il mettra, constamment, en avant, à tous les moments déterminants de la vie de la nation, celle du redressement. Se considérant comme violenté dans son sentiment anticolonialiste par la teneur des accords d’Evian auxquels il s’opposa au congrès de Tripoli, il outrepassa les frontières de la légitimité et de la légalité des institutions de la Révolution dans le but, selon sa conviction, de remettre celle-ci sur les rails qu’elle n’aurait, jamais, dû quitter, à savoir ceux de l’intransigeance sur les revendications légitimes du peuple. Houari Boumediène était, aux yeux de son entourage, un incorruptible. Il y avait, en lui, du Bismarck, la poigne de fer, le patriotisme à fleur de peau, l’argument incisif. Il possédait ses classiques politiques où il apprit comment Pierre le Grand et, plus tard, Catherine II, la despote éclairée conduisirent la Russie vers un Etat moderne, au prix d’impitoyables oppressions. Il entrait à Alger, à l’ombre de Ben Bella, prenant garde de ne pas se montrer sous les feux de la rampe, mais détenant les leviers essentiels, le ministère de la Défense et le poste de premier vice-président du Conseil des ministres, un observatoire privilégié de la scène, à partir duquel il pouvait, le moment venu, mettre à exécution le projet qui l’habitait depuis toujours : construire, dans la filiation de celui de l’Emir Abdelkader, matrice régénérée après 132 ans d’éclipse, un «Etat qui survive aux évènements et aux hommes», une œuvre et un rôle auxquels il pensait avoir été prédestiné par une alchimie de circonstances dont il avait su, quand l’heure du destin sonna, saisir, avec une rare intelligence de la chose politique, le sens et le caractère historiques. Entouré de compagnons qui n’avaient frayé avec aucun des hauts niveaux de la direction de la Révolution armée et qu’il avait réussi à placer, facilement, en raison de leur profil ordinaire, aux postes-clefs, jusqu’à atterrir à l’Etat – major général de l’ALN et à sa périphérie, il forma dans un esprit de corps inoxydable, avec, entre autres, les hommes du groupe dit d’Oujda qui lui facilitèrent l’adhésion de Ben Bella à ses plans, le futur noyau du «pouvoir révolutionnaire», prêt à l’usage, après l’intermède benbelliste de 1962-1965. Le 19 Juin, intervenu, encore une fois, pour «remettre», dans le bon sens, le cours de la Révolution «perverti» par les «pieds rouges», avec la promesse de publier un Livre Blanc, personne ne crut, évidemment, à la façade collégiale du nouveau pouvoir figuré par le Conseil de la Révolution, organe exécutif et législatif, la véritable âme idéologique, politique et militaire, demeurant ce chef incontesté et incontestable qui battit le rappel de tous ceux qui pouvaient l’aider dans sa tâche, y compris les officiers déserteurs de l’armée française (les DAF), anciens de Coëtquidam et de Saint- Maixent, auxquels il confia d’importantes missions d’encadrement et de commandement, au détriment de ceux de l’ALN des origines, imitant, en cela, le maréchal Tito qui, en 1949, après la proclamation de la RFSY, donna aux «Partisans » à choisir entre regagner la maison avec une retraite honorable ou repartir à zéro et aller étudier dans les académies militaires pour accéder à la direction de l’Etat. La compétence, voilà le maitre-mot qu’il ajouta à l’intégrité et à l’engagement, le tryptique de son slogan fétiche. Non ! voulait-il asséner à ses contradicteurs, pour se laver de ce péché originel que représentait, aux yeux de beaucoup, le double coup d’Etat de 1962 et de 1965, «je ne suis pas un vulgaire putschiste, ni un condottiere !». Ayant pour lui de n’avoir été ni coopté ni parrainé par personne, même pas, laissait-il entendre, par Boussouf, une qualité qui en fit le seul leader dans l’histoire du pouvoir algérien, à n’avoir dû quoi que ce soit à qui que ce soit et à disposer d’une grande marge de manœuvre, il eut fallu, forcément, qu’il ait quelque chose de plus, pour expliquer le fait que cet homme se soit, au bout de quelques années seulement, transformé en véritable artisan de l’édification de l’Etat national moderne. Très méthodique, usant d’une symbolique et d’une langue accessibles au commun des Algériens, bon connaisseur des fibres populaires sur lesquelles il savait jouer, avec une grande dextérité et une science avérée du dosage, il entra rapidement en osmose avec l’Algérie profonde, à laquelle il finit par s’identifier au point qu’il se confondit avec son essence même, parce que le message qu’il lui avait, dès le départ, fait parvenir, avait été reçu comme s’il s’agissait du sien propre. Les Algériens, très jaloux de leur jeune souveraineté nationale et profondément travaillés par un très fort sentiment de justice et de progrès avaient trouvé dans le programme et dans l’action de cet homme, ce vers quoi ils avaient toujours tendu, et dans lequel ils se reconnaissaient entièrement. Houari Boumediène leur disait : parachevons l’indépendance de notre pays, corrigeons et effaçons les effets pervers des accords d’Evian en récupérant, plus rapidement, Mers-El-Kebir et Reggane ; traçons et sécurisons nos frontières, chèrement acquises ; rendons aux paysans pauvres et aux khammès, les terres qui leur furent volées par les colons ; nationalisons nos mines ; réhabilitons notre langue ; édifions un Etat capable de réaliser l’indépendance économique, par l’industrialisation et la réalisation de grands travaux, barrage vert, transsaharienne, ports, aéroports, routes ; sortons nos populations de l’isolement et développons leurs territoires, au moyen de plans régionaux justes et équitables ; gommons les disparités entre le Nord et le Sud… Tout le monde en oublia, du coup, le premier président de la RADP, Ahmed Ben Bella, «le frère militant» qui déçut, malgré, son volontarisme, parfois sincère, avec les erreurs qu’il accumula, au cours de son bref exercice, et qui transformèrent la noblesse du projet «égalitariste» du socialisme autogestionnaire en autant d’illusions, d’errements et d’aventures qui échouèrent dans le cul-de-sac du culte de la personnalité. Houari Boumediène avait beau jeu — et ce fut son premier succès politique — de disqualifier ce projet en le déclarant produit idéologique d’importation — c-à-d marxiste — une tare dont la dénonciation, pour inadéquation avec les valeurs fondamentales de la personnalité algérienne lui valut, chez ses laudateurs, les lauriers du nationaliste pur et dur qui sauva le pays des griffes d’un système «athée». Il le fit, non pas, en adepte de l’islamisme, du nassérisme ou du baâthisme dont il se gaussait et avec les égéries desquels il avait pris de prudentes distances, son passage à la Zitouna et à El-Azhar n’ayant pas formaté sa pensée et il le prouva par la suite, en soutenant, en réformiste ulémiste des origines qu’il était resté, une vision progressiste de l’Islam, en déclarant à Lahore que les musulmans ne sauraient entrer au paradis le ventre vide et à Alger que le peuple algérien n’était pas de ceux qui baisent les mains, fussent-elles celles du Commandeur des croyants. Il eut cette attitude négatrice vis-à-vis du communisme parce qu’il était convaincu – avec d’autres – que la Révolution algérienne avait sa spécificité et qu’elle ne pouvait exposer son âme à la perte, en reproduisant les schémas de l’Union soviétique, de la RFSY ou de Cuba avec les dirigeants desquels il traitait, en chef d’Etat indépendant, même s’il se retrouvait sur la même ligne de combat, dans l’arène internationale face à l’Occident. Un credo qui ne l’empêcha pas, en effet, de prendre position en faveur de la voie de développement non capitaliste, plus proche de l’orientation des pays de l’Est que de celle du monde dit libre, une option qui résultait, objectivement, soit dit en passant, de la situation faite aux pays du tiers monde par les politiques d’exploitation et de domination menées par l’impérialisme américain. Parti d’une analyse réaliste des clivages de la société algérienne, minée par les survivances du tribalisme, du régionalisme et du charlatanisme religieux des zaouïas, il avait conclu que seul un Etat fort, pérenne, pouvait mobiliser cette société, segmentée et atomisée, autour d’un grand projet social fédérateur et lui inculquer les principes qui lui feraient faire, au moyen de l’apprentissage de la démocratie économique, à travers la GSE et la gestion collective induite par la révolution agraire, le bond en avant, capable de la propulser parmi celles des pays avancés. Cet Etat avait un nom : l’Etat national, héritier de l’Etat de l’Emir dont il fit rapatrier les cendres de Damas pour les inhumer dans la terre sacrée qu’il défendit, un symbole qui immortalisera la résistance du peuple algérien à la conquête coloniale. On comprend, alors, pourquoi il ravala le parti unique à un simple appendice et même à un appareil éloigné des centres de décision et pourquoi il substitua, très vite, aux pouvoirs des chefferies traditionnelles féodales, tribalistes, régionalistes et religieuses, viscéralement conservatrices et anti-centralistes, disséminées un peu partout dans le pays, un pouvoir monolithique dont les ramifications déconcentrées — la wilaya et la commune — reçurent pour mission de recenser les besoins de la société et de les répercuter au niveau supérieur, à travers les navettes d’une planification adoptée comme principal moyen de conception et d’action socioéconomique, avec, pour objectif, de hisser le pays au niveau de l’Espagne de Franco ou de la Bulgarie de Jivkov, les «dragons» émergents de l’ouest et de l’est européens. L’idée que Houari Boumediène avait de l’Etat à construire, était, dans ses grands traits, déjà arrêtée et exprimée dans la proclamation du 19 Juin. Cependant, une idée, quelle que soit sa validité, est toujours confrontée à des facteurs et à des dynamiques qui peuvent, à l’intérieur et à l’extérieur, soit en favoriser l’accomplissement soit en freiner ou en entraver le cours. Sur ce point précis, le président du Conseil de la révolution, très réaliste et finalement, plus ouvert qu’il ne le donnait à penser, se résolut à évoluer, rapidement et même de manière surprenante, accompagnant l’avancée des luttes des classes sociales défavorisées — les forces vives succédant, dans la sémantique du nouveau pouvoir, aux forces d’avant-garde d’antan — au sujet desquelles il n’avait d’autre alternative, afin de ne pas être dépassé, que de se les approprier comme base sociale centrale. De 1965 à 1971-72, dates des nationalisations des hydrocarbures et du lancement de la révolution agraire, l’Etat qui devait être, dans la doctrine officielle, au minimum, un Etat national «représentatif» de l’ensemble des composantes du peuple, prolongement historique de celui de l’Emir, catalyseur de la résistance de plus d’un siècle, s’est transformé, au bout d’un processus de décantation houleuse qui a laissé sur le bord de la route beaucoup de compagnons, opposés aux nouvelles orientations, un Etat populaire qui rappelait par certains de ses côtés, les démocraties de l’Est, hier vilipendées. Ce nouvel Etat, fonctionnant sur le mode de la gouvernance unique, sans élections, hormis celles qui concernaient les strates inférieures de l’édifice – wilaya et commune – reposait, comme en Irak, en Syrie et au Yémen du Sud, sur une large alliance regroupant paysans, travailleurs, femmes et jeunes, scellée en 1976, par une Charte nationale, un corpus de définitions et de projections de l’être national et social algérien, corrigeant et révisant la Charte d’Alger de 1964, dans une volonté, expressément affirmée, d’aller plus loin qu’un texte analogue, d’inspiration nassérienne, adopté plus tôt en Egypte par le pouvoir des officiers libres. Houari Boumediène qui recélait, en lui, quelques vertus de Mehmet Ali, le père du capitalisme d’Etat égyptien et aussi quelques autres du président populiste argentin, Juan Perón, qui ont fait les beaux jours du césarisme nationalitaire, était pressé, parce que le temps lui était compté, d’ériger un secteur public capitalistique, omniprésent et omnipotent, à l’exclusion de toute activité privée stratégique qu’il jugeait, par définition, exploiteuse. L’économie nationale, dotée de moyens de financement pharaoniques, sollicités, pour la plupart d’entre eux, auprès des places de Paris et de Londres, en raison d’un pétrole cédé à bas prix, déclaré «rouge» par les Français, avait été conçue, dans le cadre des premiers plans quadriennaux, comme une économie à fort coefficient d’intégration et dont il était attendu une croissance auto-centrée et auto-entretenue, bénéficiant, en priorité, aux couches les plus démunies de la population. Elle devait, par ce biais, favoriser la valorisation des ressources en hydrocarbures par la pétrochimie, le développement de l’agriculture «réformée» et le décollage d’une industrie lourde calquée sur le modèle soviétique, sur les conseils du lobby industrialiste conduit par Belaïd Abdessalem et son conseiller Destanne de Bernis, l’économiste français marxiste, père du concept des industries industrialisantes. Le pari était audacieux : outre que l’Etat n’était pas, encore, bien implanté, car contesté par les forces qui ne l’avaient pas accepté ; outre que les sources de financement, mises à la disposition par les clubs bancaires étrangers, n’étaient pas innocentes d’arrière-pensées politiques ; outre que la machine, poussée à bout, risquait la surchauffe et que les résultats n’étaient pas garantis du fait de la faiblesse de la culture d’entreprise et de la rareté, au sein de la population, d’origine essentiellement paysanne, des qualifications nécessitées par la nature et le gigantisme des projets, la politique économique de l’Algérie faisait peur à ses voisins. La France et le Maroc, de connivence sur la question du Sahara occidental, ne voyaient pas d’un bon œil cette puissance en train d’émerger à leurs portes et de montrer l’exemple à un monde auprès duquel elle plaidait en faveur d’un nouvel ordre économique et d’un nouvel ordre de l’information. Houari Boumediène pouvait, enfin, savourer son triomphe porté sur les fonts baptismaux de la gloire, applaudi à l’Assemblée générale de l’ONU, présidée par Abdelaziz Bouteflika. Entraînant, derrière elle, 120 pays non alignés, réunis à Alger en 1973, délivrant avis et conseils aux chefs les plus charismatiques de la planète, Castro, Indira Gandhi, Tito, Allende, le Négus, Makarios, Pham Van Dong… L’Algérie avait son mot à dire sur toutes les questions litigieuses à l’Opep et à l’Opaep, entre l’Irak et l’Iran, à propos des affaires d’Afrique, du Maghreb et du Machrek, notamment de la Palestine avec laquelle Houari Boumediène se disait, inconditionnellement, solidaire, «qu’elle eut raison ou tort», affaires sur lesquelles Henry Kissinger était venu le consulter, une fois à Alger, racontant dans un des tomes de ses mémoires, «les années orageuses», qu’il mesurait l’intérêt que portait l’homme à la cape noire, à sa conversation, au nombre de havanes qu’il écrasait dans le cendrier. L’Algérie de cette époque était de toutes les concertations, et de tous les fronts de résistance panarabe et tricontinentale, recevant Yasser Arafat, Hafez El Assad, Maâmar El Kadhafi, Georges Habbache, Nayef Hawatmeh, Mehdi Ben Barka, N’Guyen Thi Binh, Le Duc Tho, Ismaël Abdelfattah, Abdelkhalek Mahjoub, Khaled Baghdache, Carvalho, Carlos, Curiel, Eldridge Cleaver et Timothy Leary, les journalistes Paul Balta, Jean Lacouture, Roland Delcour et Eric Rouleau, les poètes et artistes Mahmoud Darwich, Cheikh Imam, Fouad Nejm, Angela Davis, Myriam Makeba, Jane Fonda, Nina Simone, Archie Shepp, les stars du premier Festival culturel panafricain, Joan Baez, Marcel Khalifa, les cinéastes italiens, français, indiens, égyptiens, anglais, américains, les économistes Samir Amin, Gunder Franck, Dowidar, les chercheurs Anwar Abdelmalek, Jacques Berque, Maxime Rodinson, Boutros Boutros- Ghali…. C’est du reste, sous le gouvernement de Houari Boumediène que fleurirent les grandes écoles picturales d’Issiakhem, Khadda et Martinez, que le cinéma «El Djedid» de Laskri, Merbah, Rachdi, Haddad, Ifticène, Tolbi, Bouamari, Beloufa et Hachemi Cherif moissonnait les prix aux festivals internationaux aux côtés de Chroniques des années de braise de Lakhdar Hamina, que Kateb Yacine, Tahar Ouatar, Benhadouga et Boudjedra publiaient leurs œuvres théâtrales et littéraires iconoclastes. L’Algérie montrait à ses visiteurs les fleurons de son industrie : Arzew, El Hadjar, Draâ Benkhada, Tizi- Ouzou, Baba Ali, Mostaganem, Aïn Smara, Skikda, les deus ex machina sortis des étuves du laboratoire du plan d’Abdallah Khodja. Elle leur faisait voir Tamezguida, Tessala El Merdja, El Kennar, les villages socialistes aux noms volés au temps figé. Houari Boumediène, attentif à tout, portait un intérêt cardinal aux médias en qui il voyait les porte-voix de son message à l’opinion nationale pour la mobiliser autour des «tâches d’édification nationale» et aussi à l’opinion internationale, notamment, africaine et arabe, d’où l’action de développement de la RTA dont il fit une institution-phare. Il lui fit accueillir, dans le même but, les voix des mouvements de libération de la Palestine, du Polisario, de la résistance chilienne, du MPAIC qui diffusaient leurs programmes, à partir du boulevard des Martyrs. L’Algérie avait le vent en poupe jusqu’à ce qu’elle rencontra les vents contraires, la conjonction entre les forces internes et externes, hostiles au «pouvoir révolutionnaire», grandies dans le ressac et les échecs de la révolution mondiale. Houari Boumediène fut surpris par la contre- productivité de certains de ses choix et par la faiblesse de réactivité de certaines forces sur lesquelles il comptait, syndicats ouvriers et étudiants, bridées, normalisées et démonétisées par l’article 121 et son système de gouvernement autocratique, fermé à la démocratie politique. Il souffrit, d’abord, de voir la révolution agraire sabotée par l’administration noyautée par les fils des grandes tentes. Il se rendit compte, ensuite, que l’industrialisation n’a pas cumulé les effets escomptés et qu’elle n’a pas débouché sur la prise en charge des besoins de consommation courante de la population soumise à la rareté, au rationnement, ajoutés à l’enfermement, puisque interdite de voyage et d’émigration. Il constata enfin que la réforme de l’université a été déviée de son sens par les conservateurs qui avaient obtenu la dissolution de l’Unea phagocytée par la JFLN. La révolution culturelle qui devait accoucher de l’homme algérien nouveau sacrifia le bilinguisme sur l’autel de l’authenticité, sans pour autant reconnaître la langue tamazight, un échec qui ouvrit la porte à l’islamisme, un courant idéologique éloigné des valeurs du peuple algérien. Finalement, Houari Boumediène se retrouva isolé, face à la montée de la bourgeoisie d’Etat qui refusa de le suivre dans la «gauchisation» du pouvoir qu’il comptait faire avaliser par le 4e congrès du FLN, fort du soutien critique du Pags et des intellectuels marxistes et tiers mondistes revenus sur la scène politique. Lâché par certains membres du groupe d’Oujda, comme Kaïd Ahmed et Chérif Belkacem, tous deux éloignés pour des raisons différentes, après la disparition d’Ahmed Medeghri, critiqué pour les excès du «Big Brother», la sécurité militaire, et harcelé par les affaires cumulées de Chaâbani, Krim, Khider, le chef n’était plus incontesté et incontestable. Il chancelait sur un piédestal en argile. Il ne tapait plus du doigt sur le micro pour assener les «on a décrété», en se lissant la moustache, le sourire pudique et entendu. Son dernier baroud fut celui dont Ferhat Abbas, Benyoucef Benkhada, Hocine Lahouel et Cheikh Kheirredine essuyèrent les flammes accusés «de fomenter une contre- révolution bourgeoise», et placés en résidence surveillée. Celui qui disait que la révolution était une ogresse qui mangeait ses enfants, que le peuple était comparable à «hbel ediss», qu’il fallait choisir entre «ettaoura » et «ettaroua », la fortune ou la révolution, avait le profil bas en répondant au colonel Nacer qui l’exhortait, au cours d’un congrès de l’ONM, de lancer l’assaut, immédiatement, contre «la bourgeoisie» : «Je n’ai pas peur de le faire, mais je crains qu’en me retournant je ne trouverai personne derrière moi…» Malade, contemplant le grand chantier en jachère, obéré par les dettes et attaqué de toutes parts, il accomplissait ainsi son destin, lui qui avait coutume de dire qu’il y avait «deux catégories d’hommes, ceux qui sont dans l’histoire et ceux qui forgent l’histoire». Il ne se doutait pas que le cheval de Troie était, déjà, dans la cité et qu’un autre monde était en train de poindre à l’horizon. La Yougoslavie, Cuba, l’Irak, le Sud-Yémen, la Libye, l’Union soviétique elle-même et son empire allaient disparaître de la surface politique de la terre. Ce n’était plus qu’une question de temps. Accompagné à sa dernière demeure par le gotha des grands, au rythme d’une oraison funèbre lue sur le tempo d’un gospel, Houari Boumediène laissera le souvenir d’un fils du peuple disparu prématurément. Le rideau tombait sur 13 ans d’un règne sans partage. Le président béninois, Mathieu Kérékou dira, le visage en larmes, que le «grand frère nous a appris la stratégie de la tactique et la tactique de la stratégie», des propos, un peu surréalistes, qui se perdirent dans le bruit assourdissant des réacteurs d’avions atterris sur le tarmac de Dar-El-Beïda qui deviendra, quelques jours plus tard, «l’aéroport Houari-Boumediène»… Sous la forte prégnance de la nostalgie nourrie par toute une génération d’Algériens, l’homme de la médecine gratuite, du dinar fort, de la pépinière de cadres issus de l’ENA et du volontariat étudiant, du chèque étalé sur le bureau de Léonid Brejnev pour desserrer l’étau israélien autour du déversoir du général Chazly, restera dans l’imaginaire de celle-ci comme le père de l’ANP, le bâtisseur de l’Etat national moderne, celui qui hissa l’Algérie au plus haut niveau du concert des nations. Certes, au prix d’un lourd déficit en libertés et en droits humains, promis pourtant par Novembre et la Soummam, les véritables matrices fécondatrices de la République algérienne démocratique et sociale… Un rappel à ceux qui sont tentés de l’oublier… 
PS 1 : Entre autres «prouesses» accomplies par François Hollande, les observateurs ont noté celle par laquelle il réussit à faire applaudir par le Parlement algérien le nom du général de Gaulle, présenté comme le chef de la résistance anti-allemande qui siégea à «Alger, capitale de la France libre» ce qui a dû, certainement, faire se retourner dans leur tombe les martyrs, victimes des opérations Jumelles et Pierres précieuses et des affres de la pacification ordonnées par un militaire déterminé à casser le peuple algérien au moyen d’une guerre d’extermination. 
PS 2 : A cette «prouesse» s’en ajouta une autre qui fit imputer à Léopold Sédar Senghor la fameuse formule de «la langue française butin de guerre» généralement attribuée à Kateb Yacine, une manière de «corriger» les intellectuels algériens francophones. Une précision qui nous conforte dans notre appréciation du contenu néo-colonialiste de la francophonie, vu que celle-ci fut la colonne vertébrale de la négritude, une doctrine forgée par le premier président sénégalais et défendue par son successeur Abdou Diouf, l’actuel secrétaire général de l’Organisation. 
B. M