Macron dans l’habit du vrai président du Liban

Avant même qu’il n’arrive au Liban, au lendemain de la double explosion du port de Beyrouth, dans une visite dont il est douteux qu’elle soit seulement celle d’un ami, Emmanuel Macron s’est mis à tenir un double langage, oscillant de l’un à l’autre suivant la tête du client libanais auquel il avait affaire sur le moment. D’une part le langage de l’ami, accouru pour apporter son aide ; de l’autre, celui de l’ancienne puissance mandataire, pour qui le rapport de domination est resté fondamentalement le même entre les deux pays.

A ceux des Libanais sortis l’acclamer, alors qu’il mesurait de visu l’étendue du drame, lesquels demandaient carrément à ce que la France «reprenne le Liban», il répondait que le Liban était un pays souverain, qu’il ne lui appartenait pas d’obliger à quoi que ce soit ses dirigeants, que s’il y avait un changement politique à accomplir, c’est à eux les Libanais de l’assumer. S’il y a un tableau donnant la mesure de la «faillite» du système politique libanais, pour l’heure un diagnostic universellement posé, c’est bien le spectacle de ce président français inspectant le lieu d’une catastrophe, comme si celle-ci s’était produite dans son propre pays. Aucun dirigeant libanais n’aurait pu se risquer sur site sans se faire abondamment conspuer par une population prête à tous les débordements, et sans que son intégrité physique ne soit en danger.
 
Bien que Michel Aoun, le président en titre du pays, se soit gardé de tenter ce genre d’aventure, il n’en a pas moins été à certains moments aussi copieusement hué que s’il était venu lui aussi au contact de la foule. En dehors de ce spectacle surréaliste d’un président étranger se comportant en véritable maître des lieux, on peut douter de la justesse de cette caractérisation de faillite complète appliquée au cas du Liban. N’importe quel pays occidental prospère qui recevrait 1 million et demi de réfugiés et cela pendant maintenant une décennie ne se porterait guère mieux que le Liban, un petit pays comptant à peine plus de 6 millions d’habitants. Le seul pays européen capable de supporter cette charge sans être écrasé par elle, ce serait à la rigueur la première économie européenne, l’Allemagne, dont la population est tout de même d’une autre dimension. Des pays de la taille de la Hollande, la Belgique, ou de la Suède, menaceraient ruine non moins sûrement que le Liban s’ils étaient confrontés au même volume de réfugiés. La réalité, c’est que le Liban s’est endetté à un niveau dépassant ses moyens de remboursement.

Au plan économique tout au moins, tout en procède : la crise bancaire, l’inflation galopante, la paupérisation et notamment celle des classes moyennes, la détérioration des services publics, de l’approvisionnement en électricité tout particulièrement, et de bien des infrastructures. Là-dessus frappe l’apocalypse du 4 août, on dirait seulement pour jeter à bas ce qui malgré tout ne s’était pas encore écroulé. Voilà qui est fait. Pour commencer à se redresser, le Liban a grandement besoin d’aide. Ce n’est pas pour en apporter en priorité que le président français a fait le déplacement, quoi qu’il dise. Mais pour rappeler, à la lumière de la catastrophe, ces mêmes conditions édictées il y a une semaine par son ministre des Affaires étrangères, sans la satisfaction desquelles il n’est point d’aide financière au redressement. Conditions résumées dans le fameux «aidez-nous à vous aider» de Jean-Yves Le Drian.

Le seul argent dont s’est fendue la France jusqu’à présent, c’est pour venir en aide à elle-même, en secourant ses propres écoles au Liban. Macron a promis de revenir le 1er septembre prochain, c’est-à-dire demain, pour voir si ses conditions politiques et économiques ont été satisfaites. Autrement, a-t-il averti, il prendra ses responsabilités envers les Libanais.  

Le Jour d’Algérie, 8 août 2020

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