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Maroc : une journée dans la vie de l’un des personnages les plus pittoresques, et les plus écoutés, du royaume.
Moulay Ahmed Alaoui, le ministre anti-ministre
De notre envoyé spécial François Soudan
M’Hamed est un petit bonhomme souriant, mobile, expressif, au front dégarni et à la moustache plus sel que poivre. M’Hamed aime son travail, n’en changerait pour rien au monde au point que certains se demandent parfois s’il n’est pas un peu masochiste. M’Hamed a en effet une double fonction : chauffeur et punching-ball. Chauffeur de la voiture d’un ministre d’Etat hors des normes et punching-ball du même, qui passe pour l’un des hommes les plus irascibles du royaume. M’Hamed, les Marocains l’auront compris, est celui qui conduit sans mot dire la Mercedes bleue, celui qui essuie les bourrades et les engueulades, celui sans doute qui en ce bas monde connaît le mieux ce personnage étrange, ce conservateur vivant d’un musée imaginaire et réel, ce géologue du Maroc des strates, des trompe-l’œil et des opacités : Moulay Ahmed Alaoui.
Peut-être suffirait-il de brancher un magnétophone et d’écouter M’Hamed. Mais M’Hamed ne parle pas, il sourit…Marrakech, neuf heures. Le ministre d’Etat (et député de Fès) Moulay Ahmed Alaoui, sans cabinet ni portefeuille aucun, ce qui lui permet de toucher à tous, sort de l’hôtel Semiramis et s’engouffre, ses journaux sous le bras, à l’avant de la Mercedes. Lieu magique, rituel, cocon protecteur et vital, la voiture et par excellence l’espace fétiche de cet arpenteur de la terre chérifienne, de ce navigateur au long cours de la politique marocaine. Moulay Ahmed est sans doute le seul ministre à ne jamais prendre l’avion : par superstition peut-être, par choix pratique et politique très certainement. Sa fonction essentielle n’est pas d’aller vite, de glisser d’une table de conférence à une inauguration de chrysanthèmes, d’une réunion de cabinet à une séance de paraphes, mais précisément de voir, de sentir, de toucher. En moins de trois ans, le compteur de sa limousine a dépassé les deux cent cinquante mille kilomètres d’autoroute et de mauvais chemins, de Tanger à Laayoune et de Casa à Oujda. Des routes dont il connaît chaque virage, au bord desquelles il lui arrive de musarder, sur lesquelles parfois il ne dédaigne pas régler lui-même la circulation.
Dix heures M’Hamed, extraordinairement impassible sous la grêle, gare la Mercedes à l’ombre d’un arganier, quelque part entre Marrakech et Agadir. Mouley Ahmed extirpe son mètre soixante-quinze et entre dans un café un peu miteux dont le patron, qui l’a reconnu, se précipite pour lui baiser la main. Le ministre d’Etat, ou plutôt le cherif en djellaba recule promptement, commande un thé vert et engage la conversation. Tout à l’heure, à sa table de déjeuner, un promoteur l’entretiendra de ses démêlés avec les autorités et un ministre lui exposera ses états d’âme. Pour l’instant, Moulay Ahmed règle un divorce, arrange un mariage, débrouille une affaire de basse-cour…
Les deux faces du Makhzen
Cet homme, qui fut ministre des Mines, de l’Industrie, du Commerce, de l’Artisanat, du Tourisme, de l’Information et en charge de quelques autres maroquins, est aujourd’hui le seul ministre exclusivement « makhzénien » de Sa Majesté. Le Makhzen, c’est au Maroc le gouvernement des hommes, le pouvoir du Palais, toute cette structure visible et invisible, séculaire, souterraine et parallèle tissant entre le roi et le fellah un réseau fort complexe de dépendances mutuelles, complétant, contredisant parfois, la trame de l’Etat moderne et technocratique. Moulay Ahmed, c’est les deux visages du Makhzen : l’humain, le sentimental, l’enraciné et puis, au même instant, l’arbitraire, parce que seules une décision et une volonté uniques peuvent rompre le lien qui attache le sujet à la monarchie, parce qu’au Maroc il y a deux droits et et que personne ne peut dire lequel est le plus juste.
Treize heures. Un ministre, donc, s’épanche. Moulay Ahmed semble distrait, agacé, mais il écoute et retient tout. Le ministre sait fort bien que Moulay Ahmed a avec le roi, auquel il est apparenté, des rapports presque sentimentaux ; qu’il est le fidèle des fidèles, le compagnon de toujours, qu’il a eu, lors de la guerre de Skhirat en juillet 1971, une attitude exemplaire ; que c’est un homme charnière, un déchiffreur, un sismographe et qu’à cause de cela « Il » l’écoute. Moulay Ahmed ne s’en vante pas et n’en parle jamais, mais c’est ainsi : on le sait et c’est pour cela, bien sûr, que le ministre a beaucoup insisté pour être à sa table…
Quinze heures. Courte halte à la Kasbah, hôtel d’Agadir tenu par le fils d’un amis juif aujourd’hui décédé. Fidélité aux hommes et aux lieux : Moulay Ahmed descend toujours dans les mêmes hôtels, pas les plus luxueux, ceux où il est chez lui. Puis, en trombe, la voiture se rend au gouvernorat où l’attend une forte délégation allemande venue conclure l’implantation d’un village de vacances au nord d’Agadir. Hilare, le ministre d’Etat se lance, devant un aréopage médusé à la raideur toute germanique, dans un petit jeu qui lui est familier : la provocation taquine. Cascade de blagues, d’histoires et d’Histoire, à l’extrême limite parfois de ce que la capacité d’humour de ses hôtes peut tolérer : « Alors, vous connaissez celle de l’Allemand qui… ».
Le fil se tend. Les partenaires marocains ont des suées. Mais le fil ténu ne se casse jamais. On signe le contrat au milieu d’un capharnaüm finalement bon enfant. On le signe presque, plutôt, car Moulay Ahmed retient brusquement son stylo : il a remarqué quelque chose qui n’allait pas sur le plan trois bis. Les Allemands croyaient avoir affaire à un ministre folklorique, ils ont devant eux un interlocuteur coriace. La vraie discussion commence. Plus tard, au couchant, Moulay Ahmed ira seul dans sa Mercedes visiter le site : une baie splendide et sauvage, une buvette de planches, un souffle d’éternité. Comme pétrifié, le vieil homme regarde le soleil épouser la mer.
Dix-huit heures. Retour à Agadir. Un coup d’œil sur sa montre, et Moulay Ahmed déploie l’antenne de son transistor à ondes courtes. A chaque heure que Dieu fait, où qu’il soit, le ministre d’Etat Alaoui écoute Radio France internationale et tout ce que le miracle des petits postes japonais permet de capter. Religieusement, sans mot dire. Directeur des deux principaux journaux marocains de langue française-Le Matin du Sahara et Maroc Soir- dont les éditoriaux parfois excessifs donnent souvent le ton des réflexions officielles, Moulay Ahmed est infovorace. Il dirige ses journalistes un peu comme les anciens caïds régentaient leur population des paysans, de khammès et de moissonneurs : en commandant des hommes, avec un mélange de paternalisme brut et d’ouverture à l’égard des technologies modernes-les nouveaux locaux du Matin, à Casablanca, ont été entièrement informatisés. S’il lui arrive parfois de jouer les envoyés spéciaux, il lui arrive constamment de téléphoner d’un café en rase campagne, d’un salon d’honneur d’aéroport, d’une chambre d’hôtel ou de n’importe où pour dicter, tancer, tempêter. Le rédacteur en chef qui, dans les bureaux du siège, reçoit l’appel en sort rarement indemne. Patron abusif, Moulay Ahmed sait être odieux et, au même instant, charmeur, enjôleur, incurablement généreux.
Vingt heures. Moulay Ahmed Alaoui ne dîne pas, tout au moins lorsqu’il voyage. Depuis la belle villa familiale du Souissi, à Rabat, son fils complice lui a parlé, comme chaque jour ou presque, au téléphone. Entouré de quelques amis, engoncé dans un fauteuil de salon d’hôtel, le ministre d’Etat grille sa première cigarette de la journée : une Lucky Strike-marque américaine, tout à fait démodée, que les GI’s, en 1944, distribuaient à pleines poignées du haut de leurs chars aux populations libérées. Moulay Ahmed ne fume que des Lucky Strike, allez savoir pourquoi. Et Moulay Ahmed parle, ce soir, de l’histoire, du Makhzen, de l’importance des clans, des réseaux familiaux et des appartenances géographiques, du mode de gouvernement constitué au cours des siècles par les dynasties marocaines et qu’il connaît mieux que nul autre.
« Archaïque, folklorique » disent du ministre ceux qui ne l’aiment pas-ils existent, bien sûr, même s’ils n’osent l’afficher. Peut-être, mais incontournable, et ceux qui le critiquent sont souvent les premiers à venir solliciter son intercession. Moulay Ahmed parle de tout, sauf du roi, saisi brusquement par une intense pudeur : « Je suis le seul, confie-t-il dans un murmure, à ne jamais le regarder dans les yeux. » A l’approche de ses soixante-dix ans, cet homme que l’âge fatigue parfois est saisi d’un doute quand on le presse de relater ses mémoires. Il ne voudrait pas, bien sûr, laisser brûler la bibliothèque qu’il a dans la tête. Mais il se ravise d’un sourire : « Au Maroc, on n’écrit pas ses souvenirs ».
Manière de signifier qu’ici l’individu n’existe pas et que, seule, compte la jemaa, la communauté. Manière aussi de rappeler que le rôle qui est le sien est finalement celui d’une boîte noire qu’un seul homme peut décrypter : le souverain…
Source : Boîte mail de Mme Assia Bensalah Alaoui
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