«Tant que la France continuera à faire la sourde oreille sur la mémoire, les relations iront en dents de scie», clame l’historien Mouloud Grine
Emmanuel Macron, en visite ce jeudi en Algérie

«Electriques», souvent en dents de scie, mais jamais banales, les relations entre l’Algérie et la France ont de tout temps été passionnelles au point où soixante années après l’indépendance, les deux pays sont passés successivement du froid au réchauffement en raison de plusieurs dossiers restés en suspens. La question mémorielle, qui pour les Algériens, est une exigence incontournable qu’il faudra prendre au sérieux pour bâtir une relation exemplaire, en fait partie.

Et pour apaiser un tant soit peu le climat entre les deux pays, ou tout au moins s’efforcer de dissiper les malentendus, le président français, Emmanuel Macron, effectuera une visite officielle de trois jours (du 25 au 27 aout) en Algérie sur invitation de son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune.

Si pour l’Algérie, cette visite revêt un caractère hautement stratégique eu égard aux multiples dossiers restés en suspens , en revanche pour les autorités françaises, «la visite est destinée à relancer le partenariat entre les deux pays, après plusieurs mois de crise», selon le communiqué de l’Elysée qui ajoute : «Ce déplacement contribuera à approfondir la relation bilatérale tournée vers l’avenir (…) à renforcer la coopération franco-algérienne face aux enjeux régionaux et à poursuivre le travail d’apaisement des mémoires.»

La visite est destinée à relancer le partenariat entre les deux pays, après plusieurs mois de crise

Aussi, il est utile de rappeler que cette visite du chef de l’Etat français en Algérie qui passe pour être la première depuis sa réélection en avril dernier, sera l’occasion pour les deux parties pour tourner la page d’une série de malentendus et de tensions qui ont culminé avec le rappel de l’ambassadeur d’Algérie en octobre 2021.

Faut-il rappeler que le dernier remonte à octobre 2021 lorsqu’Emmanuel Macron avait affirmé que l’Algérie s’était construite après son indépendance sur «une rente mémorielle», entretenue par «le système politico-militaire», suscitant l’ire d’Alger.

Si quelque temps plus tard, de excuses à peine voilées sont venues détendre quelque peu l’atmosphère entre le deux pays, force est d’admettre que le climat n’est pas totalement au beau fixe de part et d’autre de la Méditerranée.

Pour tenter de déchiffrer les contours et les enjeux de cette visite du président français en Algérie, notamment avec la crise née de l’invasion de l’Ukraine par la Russie et son corolaire la question du gaz qui a impacté les relations stratégiques des pays de l’Europe avec leurs fournisseurs traditionnels, nous avons pris attache avec l’historien et professeur d’université Mouloud Grine.

En effet, pour notre interlocuteur, «la question mémorielle qui “plombe” les relations entre les deux pays conditionne et continuera à le faire tant que la question de la mémoire n’est pas totalement apurée entre les deux pays», a-t-il indiqué avant d’évoquer d’autres motifs comme, «la question du gaz, l’investissement des entreprises françaises à la faveur de la nouvelle loi sur l’investissement et la circulation des personnes».

La restitution des archives détenues par la France est une question primordiale

Plus précisément, pour l’historien Mouloud Grine, «la restitution des archives détenues par la France est une question primordiale et tant que la France fait la sourde oreille, ses rapports avec l’Algérie continueront à évoluer en dents de scie», nous a-t-il affirmé avant de préciser qu’ «au mépris de toute légitimité et se plaçant à contre-courant des convention internationales, la France , dépitée par sa défaite sur le terrain et sur le plan diplomatique, s’est toujours opposée sournoisement à ces exigences en tergiversant gauchement, ignorant que les relations entre les deux pays «ne peuvent êtres normales» sans le règlement du dossier de la Mémoire et la satisfaction de la revendication relative à la restitution de la totalité de ses archives spoliées lors de l’occupation française», soulignant que «les relations apaisées, entre l’Algérie et la France doivent avoir pour fondement le devoir de mémoire et un partenariat gagnant –gagnant».

De puissants lobbies ne veulent pas d’une relation apaisée entre l’Algérie et la France

Pour sa part, l’expert international et professeur des Universités, Abderrahmane Mebtoul qui a eu à traiter la question des relations entre l’Algérie et la France, considère dans une contribution adressé à notre rédaction que «depuis des années, l’épanouissement de la relation stratégique approfondie entre l’Algérie et la France est systématiquement entravée, pour des « raisons » obscures, de puissants lobbies ne voulant pas d’une relation apaisée entre l’Algérie et la France», a-t- il indiqué avant de souligner la question mémorielle qui est pour lui, «la clé de voute de toute amélioration des relations entre les deux pays».

«La reconnaissance du fait colonial est nécessaire afin de dépassionner les relations entre l’Algérie et la France sans oublier la décontamination nécessaire à la suite des essais nucléaires français, où la responsabilité française est entière», a-t-il ajouté.

Sur un autre registre, à savoir celui du volet économique, Mebtoul n’a pas été par trente-six chemins pour affirmer : «Dans le domaine économique, tous les pays, tout en respectant les accords internationaux, protègent une partie de leur production nationale grâce à l’État stratège et régulateur en économie de marché, pouvant détenir des minorités de blocage dans des segments stratégiques» avant d’ajouter : «L’Algérie entend lever les obstacles qui bloquent l’attrait de l’investissement étranger par la lutte contre la bureaucratie et la corruption qui freinent l’attrait de l’investissement, tant local qu’étranger.»

La France doit s’inspirer du principe gagnant-gagnant pour tisser un meilleur partenariat avec l’Algérie

Un autre volet non moins important s rapporte au partenariat gagnant-gagnant que l’Algérie souhaite avec ses partenaires étrangers pour tisser des relations exemplaires. Et la France, en sa qualité de client et fournisseur de l’Algérie ne sort pas du lot.

C’est pourquoi, selon le professeur Mebtoul : «L’Algérie, a les potentialités pour passer d’une économie de rente à une économie hors hydrocarbures et devenir un pays pivot au sein de l’espace euro-méditerranéen et africain. L’attractivité du marché algérien découle des avantages comparatifs suivants : la proximité géographique des marchés potentiels d’Europe, d’Afrique et du Moyen-Orient, la taille du marché intérieur estimée à plus de 45 millions de consommateurs ; des richesses naturelles importantes, des ressources humaines, un endettement extérieur inférieur à 6 milliards de dollars, des réserves de change – bien qu’en baisse – de 44 milliards de dollars à la fin de 2021, des recettes en devises qui devraient dépasser en 2022 50 milliards de dollars.» Des indications qui tendent à faire bousculer au portillon de l’Algérie, les pays qui cherchent des partenaires crédibles. Et l’Algérie nouvelle n’échappe pas à ce descriptif.

La diaspora algérienne, un élément de rapprochement qu’il faudra exploiter

Si pour Abderrahmane Mebtoul, les facteurs cités précédemment constituent la feuille route de la visite de Macron, ce jeudi, en Algérie ne peut éluder la question de la diaspora algérienne établie en France et qui peut être utilisée à bon escient pour booster la coopération et les relations entre les deux pays.

«N’oublions pas également le nombre de résidents d’origine algérienne dans le monde, et notamment en France. Quel que soit le nombre, la diaspora est un élément essentiel du rapprochement entre l’Algérie et la France, du fait qu’elle recèle d’importantes potentialités intellectuelles, économiques et financières. La promotion des relations entre l’Algérie et sa communauté émigrée doit mobiliser à divers stades d’intervention l’initiative de l’ensemble des parties concernées, à savoir le gouvernement, les missions diplomatiques, les universités, les entrepreneurs et la société civile», a-t-il suggéré avant d’émettre le souhait que cette visite de trois jours du président Français en Algérie soit «porteuse d’espoir et permette de réchauffer la relation qui a connu, dans un passé récent, des épreuves difficiles».

«Espérons que cette visite permettra de promouvoir l’esprit de paix, d’amitié, d’excellence, d’ouverture d’esprit et d’unité entre nos deux pays, tous deux acteurs stratégiques du pourtour méditerranéen», a-t-il conclu en précisant : «Pour ma part, j’ai toujours souligné que l’Algérie entend ne pas être considérée sous la vision d’un simple marché et qu’il faille favoriser un partenariat gagnant-gagnant. Et c’est dans ce cadre que doit rentrer la coopération entre l’Algérie et la France, loin de tout préjugé et esprit de domination.»

https://www.maghrebinfo.dz/2022/08/21/tant-que-la-france-continuera-a-faire-la-sourde-oreille-sur-la-memoire-les-relations-iront-en-dents-de-scie-clame-lhistorien-mouloud-grine/