Embargo de l’UE sur le pétrole russe : Quelles conséquences?

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Embargo de l’Union Européenne sur le pétrole russe : Quelles conséquences sur les prix de l’or noir sur le marché mondial ?

Le sixième paquet de sanctions de l’Union Européenne (UE) sur la Russie a été annoncé le 30 mai dernier par ses dirigeants.

Ce fut laborieux, mais les chefs d’Etats des 27 pays de l’UE réunis lors d’un sommet à Bruxelles ont trouvé enfin un compromis pour réduire d’environ 90 % leurs importations de pétrole en provenance de la Russie d’ici à la fin de l’année 2022. Toutefois, une exemption temporaire a été prévue sur le pétrole russe qui est acheminé par oléoduc dans le but de lever le veto de la Hongrie.

Avant l’adoption du sixième paquet de sanctions de l’UE voulu sur le pétrole en provenance de la Russie, le ministre allemand de l’économie, Mr Robert Habeck avait déclaré que  » l’unité de l’UE commence à se désagréger ». Et pour cause, il y avait une opposition catégorique de certains pays membres, telle que la République Tchèque, la Slovaquie et particulièrement la Hongrie, soucieuses pour leurs approvisionnements énergétiques (pays n’ayant pas d’accès à la mer). En effet, la Hongrie avait bloqué le projet d’embargo, invoquant des craintes pour son approvisionnement énergétique car le pays est dépendant pour 65 % de ses besoins en pétrole brut russe qui est fourni par l’oléoduc Droujba (dont le nom désigne  » amitié  » en russe).

Ainsi, la Hongrie n’était pas en position d’accepter ce sixième paquet de sanctions des pays de l’Union Européenne avant que les négociations n’aboutissent à résoudre toutes les questions non résolues. La Hongrie demandait du temps et de l’argent, à savoir, disposer d’au moins 800 millions d’euros de fonds européens et quatre ans pour permettre d’adapter ses raffineries au traitement du pétrole brut provenant d’autres pays. En somme, l’adoption du sixième paquet de sanctions de l’UE voulu sur le pétrole russe est un accord européen qualifié d’un traitement à la carte, et qui pourrait donner aux pays européens bénéficiaires, un avantage compétitif.

Ainsi, pour contourner le veto de la Hongrie, les pays européens ont décidé d’agir en deux temps. Ils ont distingué entre le pétrole russe acheminé par voie maritime à bord de bateaux pétroliers (tankers), qui représente 2/3 des importations de l’UE, et qui sera interdit d’ici six mois ; et le pétrole livré par voie terrestre via l’oléoduc Droujba (qui fournit des pays comme l’Allemagne, la Pologne, mais aussi la Slovaquie, la République Tchèque et la Hongrie), et qui représente 1/3 des importations de l’UE. L’Allemagne et la Pologne se sont engagées à cesser d’acheter le pétrole russe transporté par oléoduc d’ici la fin de l’année. Ensuite, l’UE se prononcera  » aussi vite que possible  » sur le pétrole livré par oléoduc à la Hongrie.

L’UE va donc tarir de 90 % les livraisons de pétrole russe d’ici la fin 2022. C’est dans ce contexte que, Mr Charles Michel, président du Conseil européen s’est félicité dans un Tweet. Mais pourquoi cet embargo européen sur le pétrole russe après celui imposé par les Etats-Unis et le Royaume-Uni ? D’abord, il faut savoir que la Russie (en conflit militaire avec l’Ukraine) dépend considérablement des exportations des hydrocarbures. En effet, son pétrole représente jusqu’à 40% des recettes de ses exportations.

Selon l’Agence internationale de L’Energie (AIE), au premier trimestre 2022, l’offre de la Russie en matière de pétrole s’élevait à 12,6 millions de barils par jour, ce qui représente prés de 13% de l’offre mondiale. L’Europe (avec le Royaume-Uni), est le premier client de la Russie, deuxième exportateur mondial de pétrole. Il faut savoir aussi que la Russie fournit environ 1/4 des importations de pétrole des 27 pays de l’UE. Cela représente 2,2 millions de baril de pétrole brut par jour et 800 000 de barils de pétrole par jour par oléduc.

Selon le Centre de recherche sur l’énergie et l’air pur (Research on Energy and Clean Air -CREA), depuis le début du conflit Russo-Ukrainien, les pays de l’UE ont acheté des hydrocarbures pour plus de 54 milliards d’euros à la Russie, dont près de 28 milliards seulement pour le pétrole. Et depuis le début du conflit Russo-Ukrainien le 24 février dernier, avec les Etats-Unis, l’Union européenne multiplie les sanctions à l’encontre de la Russie en frappant son secteur bancaire, financier et ses exportations via notamment son exclusion de la base Swift, plateforme tournante pour les transactions financières et la sécurisation des échanges commerciaux mondiaux.

Ainsi, à travers le projet d’embargo sur le pétrole russe, l’UE voudrait obliger les compagnies pétrolières russes à fermer d’avantage de puits et assécher ainsi le financement de l’effort de guerre menée en l’Ukraine par la Russie. Dans un Tweet, le président du Conseil européen, Mr Charles Michel a déclaré que l’embargo de l’UE sur le pétrole russe va couper une énorme source de financement de sa machine de guerre et exercer une pression maximum sur Moscou pour l’inciter à arrêter la guerre. La question qui se pose maintenant, quelles seront les conséquences de l’embargo de l’Union européenne sur le pétrole russe ?

En ce qui concerne les 27 pays de l’UE, primo, le raffinage (transformation du pétrole brut en produits énergétiques, tels que carburant et combustibles, et en produits non énergétiques) est le premier obstacle que certains pays européens vont devoir régler dans les mois à venir. En effet, les pays de l’Europe orientale (Bulgarie, Slovénie, Slovaquie, République Tchèque..) possédant de fortes capacités de raffinage ne devront ainsi qu’adapter leurs raffineries à de nouveaux produits pétroliers bruts. Par contre, les pays de l’Europe occidentale (Allemagne, France, Espagne, Belgique..) qui ont dans un passé récent réduit leurs capacités de raffinage (notamment à cause des problèmes de pollution) devront relancer leurs systèmes de raffinage.

Secondo, les pays de l’UE vont également devoir aller chercher d’autres sources d’approvisionnement de pétrole brut. Et à ce titre, il faut aussi souligner que la logistique pour le transport du pétrole brut via des pétroliers d’autres endroits du monde n’est néanmoins pas identique. En effet, les coûts de transport depuis le Moyen-Orient par exemple ne sont pas les mêmes que ceux depuis la Russie, car les coûts d’acheminement sont élevés. Ainsi, il est évident que la situation est différente quand on importe du pétrole depuis la Russie, car les coûts sont moins élevés.

En ce qui concerne les conséquences sur la Russie, elle va essayer de vendre son pétrole à la Chine et l’Inde, dont les relations sont restées pratiquement fortes pendant le conflit Russo-Ukrainien. Si l’Inde a énormément augmenté ses importations de pétrole russe récemment, la Russie a fait des efforts pour séduire ce pays en pratiquant des réductions de prix extrêmement conséquentes sur son pétrole (30 à 40 dollars par baril). Dès lors, la Russie va probablement continuer à vendre son pétrole à l’Inde à des prix attractifs, mais cela va diminuer ses recettes financières.

Pour ce qui est de la Chine, un grand pays ami, il faudrait compter sur son déconfinement lié à la pandémie de la Covid-19 pour que sa reprise économique entraine une augmentation de sa consommation énergétique. Il reste maintenant un scénario où les prix du pétrole peuvent augmenter sur le marché mondial (jeu de l’offre et la demande), ce qui va permettre à la Russie de maintenir des recettes financières élevées. C’était en tout cas l’objectif de la Russie avant la réunion de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole et ses alliés (OPEP+) le 02 juin dernier. La Russie souhaitait que l’OPEP+ n’augmente pas ses volumes, et donc les prix de pétrole se maintiendront à des niveaux extrêmement hauts. Mais, l’OPEP, allié depuis cinq ans à dix autres Etats conduits par la Russie, a décidé d’augmenter sa production de 648.000 barils par jour en juillet, puis le même volume en août, sans toutefois mettre à l’écart la Russie qui subit un embargo américain et européen sur son pétrole. Alors que les cours du pétrole sont toujours à leur haut niveau ((plus de 100 dollars le baril), l’OPEP+ a décidé ainsi de relâcher un peu de pression. Si maintenant on fait une simple opération mathématique, c’est-à-dire : 2,2 millions barils par jours de pétrole (suite à l’embargo de l’UE sur le pétrole russe) – la production de l’OPEP+ qui sera ajustée à la hausse de 648 000 barils par jour, le marché manquera de 1 552 000 barils par jour. Dès lors, les 27 pays de l’UE doivent chercher d’autres pays exportateurs de pétrole non OPEP pour leur fournir les quantités de pétrole manquantes. En conséquence, on est face à un scénario où les prix de l’or noir ne seront pas prêts à baisser dans les prochains mois ou semaines à venir. Mais au contraire, ils risquent d’augmenter, ou du moins rester au-dessus de la barre des 100 dollars le baril. En tout les cas, un jour après l’annonce de l’OPEP+ d’une hausse de la production de pétrole, les cours de l’or noir ont continué d’augmenter (+3,15% pour le pétrole Brent, soit 121,31 dollars le baril- vendredi 03 juin 2022).

Mais le conflit Russo-Ukrainien ne semble pas prêt à arrêter le développement de la géopolitique et la géoéconomique au niveau mondial. A terme, l’Iran pourrait jouer un rôle majeur en augmentant ses exportations dés la levée des sanctions américaines. En effet, le ministre iranien de l’Energie avait annoncé le 6 février dernier la capacité de son pays à pouvoir exporter 2,5 millions de barils par jour de pétrole. Ainsi, avec les négociations sur son nucléaire qui se déroulent en ce moment à Vienne, l’Iran a bien compris que si ses volumes de pétrole arriveraient de nouveau sur le marché, cela serait très favorable à l’UE et la stabilité (plus au moins) des cours du pétrole sur le marché mondial.

Rédha Younes Bouacida

Lemaghrebdz.com, 06/06/2022

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