La lutte continue sur le statut du Sahara occidental

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TERESA NOGUEIRA PINTO
La majeure partie de cette petite nation du nord-ouest de l’Afrique et ancienne colonie espagnole est gérée par le Maroc, mais le Front Polisario, soutenu par l’Algérie, cherche à obtenir l’indépendance pour le peuple sahraoui.

En résumé
L’Espagne prend le parti du Maroc, ce qui la met en porte-à-faux avec l’Algérie.
-Le peuple sahraoui est dirigé par le Front Polisario.
-La percée russe pourrait mettre davantage en péril la sécurité énergétique européenne.

Situé sur la côte nord-ouest de l’Afrique, à la frontière du Maroc, de l’Algérie et de la Mauritanie, le Sahara occidental – qui ne compte que 500 000 habitants – fait l’objet d’un conflit territorial depuis 47 ans entre le Front Polisario et le Maroc.

Dotée de phosphates et d’eaux de pêche, la région est devenue une colonie espagnole après la conférence de Berlin en 1885. Après le retrait espagnol en 1975, le Maroc, sous le règne du roi Hassan II, a annexé (ou récupéré, selon le point de vue de Rabat) le territoire. Depuis lors, pour des raisons stratégiques, économiques et politiques, le Sahara Occidental est devenu une question vitale pour le régime marocain. Dans une certaine mesure, on peut le comparer à ce que le principe d’une seule Chine signifie pour Pékin.

Depuis l’Algérie, le Front Polisario en exil a déclaré l’indépendance de la République arabe sahraouie démocratique sur les 252 000 kilomètres carrés du territoire du Sahara occidental en 1976. La guerre qui s’en est suivie avec le Maroc a été interrompue en 1991, lorsque Rabat a accepté un cessez-le-feu négocié par les Nations unies. Les tensions sont toutefois restées vives, les parties ne s’étant jamais entendues sur une solution politique.

L’Algérie a toujours défendu l’indépendance du Sahara occidental et fournit au Front Polisario des fonds, une base opérationnelle et un soutien diplomatique. Elle s’oppose à ce qu’elle considère comme une annexion par le Maroc. La frontière terrestre entre le Maroc et l’Algérie est fermée depuis 1994.

D’un point de vue strictement juridique, le Sahara occidental reste un territoire non autonome. Du point de vue de l’ONU, l’Espagne, en tant qu’ancienne puissance colonisatrice, a une responsabilité politique envers le territoire et son peuple. Brahim Ghali, le président du Front Polisario, a également rappelé à Madrid sa « responsabilité légale, historique, politique et morale » envers le peuple sahraoui, les habitants nomades autochtones du Sahara occidental.

Deux solutions

Deux grandes solutions ont été envisagées pour sortir de l’impasse, qui a alimenté l’incertitude et les affrontements armés. Elle reste une source de tensions entre l’Algérie et le Maroc, les deux puissances régionales qui comptent respectivement 44 et 37 millions d’habitants.

La première solution, exprimée par l’ONU en 1991, consiste à achever le processus de décolonisation par un référendum d’autodétermination du peuple sahraoui. La seconde, revendiquée et présentée formellement par le Maroc en 2007, est d’accorder une autonomie limitée à la région, qui resterait sous la souveraineté du royaume.

L’engagement de l’ONU et de l’Union européenne en faveur de l’idée d’un référendum semble perdre de sa force au fil des références à des options plus « réalistes ». Cependant, après des décennies d’impasse, trois développements critiques accélèrent les discussions sur la question du Sahara occidental.

En novembre 2020, le Front Polisario a rompu le cessez-le-feu de 1991 et annoncé un retour au conflit armé après l’entrée des forces marocaines dans une zone tampon. En décembre de la même année, l’administration Trump – dans l’esprit des accords d’Abraham – reconnaît la souveraineté marocaine sur le territoire du Sahara occidental en échange du rapprochement entre le royaume et Israël. Le président Joe Biden n’est pas revenu sur la décision de son prédécesseur.

Enfin, en mars 2021, ce qui avait commencé comme un incident diplomatique entre Madrid et Rabat s’est transformé en une crise des migrants. Après que M. Ghali, le leader du Front Polisario, a été admis pour un traitement Covid-19 dans un hôpital espagnol, le Maroc a délibérément réduit la surveillance le long de sa frontière avec l’enclave espagnole de Ceuta et, en deux jours, plus de 10 000 migrants sont entrés dans la ville autonome.

Si la crise des migrants a été contenue, les relations entre Madrid et Rabat sont restées tendues, et l’épisode a considérablement augmenté le levier marocain.

Grand changement
Jusqu’à récemment, l’Espagne était alignée avec l’ONU sur le conflit du Sahara Occidental, soutenant un référendum comme la solution la plus acceptable pour mettre fin à l’impasse actuelle. Cependant, dans une lettre adressée au roi du Maroc Mohammed VI, le chef du gouvernement espagnol a qualifié l’option de l’autonomie limitée de moyen « le plus sérieux, le plus réaliste et le plus crédible » pour régler le conflit en cours. Cette décision marque une rupture avec la position de tous les gouvernements démocratiques précédents. La décision du Premier ministre Pedro Sanchez a été critiquée par l’opposition de droite et ses partenaires de coalition de gauche.

Cependant, le changement de cap de Madrid renforce sa relation bilatérale avec Rabat. L’annonce du contenu de la lettre du premier ministre espagnol par le ministère marocain des affaires étrangères a été suivie de gestes et d’accords diplomatiques. Rabat a renvoyé son ambassadeur à Madrid, et le Premier ministre Sanchez s’est rendu au Maroc, où une « nouvelle page » dans les relations des deux pays a été déclarée. Au cours de cette visite, les deux pays ont annoncé que le trafic de passagers et de marchandises sur les passages maritimes et terrestres avait repris, une mesure essentielle pour revitaliser les économies en difficulté de Ceuta et Melilla.

L’Allemagne et la France, bien que discrètement, ne devraient pas contrevenir à la nouvelle position espagnole sur le Sahara occidental. Mais la question s’est avérée divisée au sein des institutions européennes. La Commission européenne et le Conseil européen soutiennent cette approche plus « réaliste », tandis que la Cour européenne de justice (CEJ) a réaffirmé que le Front Polisario est le seul représentant légitime du peuple sahraoui. En conséquence, la CJE a empêché l’UE d’étendre les dispositions des accords commerciaux sur l’agriculture et la pêche au Sahara occidental. Cette position tend les relations entre l’UE et le Maroc. Et celles-ci, pour plusieurs raisons, sont considérées comme stratégiques.

Déterminants stratégiques
Le Maroc est un partenaire indispensable pour l’Espagne, une nation de plus de 47 millions d’habitants. Le contrôle des flux migratoires irréguliers en provenance du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne vers l’Espagne est une priorité pour Madrid. Le Maroc est en mesure d’atténuer le problème ou de l’aggraver. En outre, ce rapprochement entre les deux pays s’est accompagné de l’engagement de Rabat en faveur de « l’intégrité territoriale » de l’Espagne, dissipant ainsi – pour l’instant – les craintes de revendications marocaines sur Ceuta, Melilla et les îles Canaries.

D’un point de vue stratégique, un autre élément vital est la sécurité énergétique. Dans l’UE, l’Espagne et le Portugal forment ce que le Premier ministre Sanchez a défini comme une « île énergétique ». Outre la dépendance négligeable de la péninsule ibérique à l’égard du gaz naturel russe, l’Espagne dispose des plus grandes installations de stockage et de regazéification de gaz d’Europe. Ensemble, l’Espagne et le Portugal représentent les deux tiers de la capacité européenne de traitement du gaz naturel liquéfié.

L’Algérie, quant à elle, est le premier fournisseur de gaz naturel de l’Espagne, représentant près de la moitié de la consommation de gaz naturel. Il existe deux gazoducs opérationnels : le gazoduc Maghreb-Europe (MGE), qui relie l’Algérie à l’Espagne en passant par le Maroc, et le gazoduc MEDGAZ, qui relie directement l’Algérie à l’Espagne.

Alger a qualifié le virage espagnol sur le Sahara occidental de « trahison historique » du peuple sahraoui.

L’année dernière, dans un contexte de tensions croissantes avec le Maroc qui ont conduit en août 2021 à la rupture des liens diplomatiques, l’Algérie n’a pas renouvelé l’accord d’exploitation du gazoduc MGE, d’une durée de 25 ans. Depuis 1996, Alger a exporté environ 10 milliards de mètres cubes (mmc) de gaz par an vers la péninsule ibérique via ce gazoduc. Dans le cadre de cet accord, le Maroc a reçu environ 1 milliard de mètres cubes par an en droits de transit, ce qui représente plus de 90 % des besoins du pays. En octobre, le président algérien a ordonné la fin des relations commerciales entre SONATRACH (la compagnie pétrolière nationale) et l’ONEE, la compagnie d’électricité publique marocaine.

Cette succession d’événements intervient après le rapprochement entre le Maroc et Israël et dans un contexte mondial marqué par la hausse des prix de l’énergie. Madrid a rassuré Rabat en déclarant qu’elle autoriserait le transport de gaz algérien à travers le territoire espagnol et que le Maroc pourrait utiliser les usines de regazéification espagnoles.

Un risque calculé
À première vue, ce rapprochement entre Madrid et Rabat pourrait sembler peu judicieux, étant donné le risque de montée des tensions entre l’Espagne et l’Algérie, un partenaire crucial pour la sécurité énergétique dans un moment critique de forte demande énergétique. L’Algérie a qualifié le virage espagnol sur le Sahara occidental de « trahison historique » du peuple sahraoui et a rappelé son représentant à Madrid pour des consultations.

Alors que des générations grandissent dans les camps de réfugiés, aucune solution politique n’est en vue.

Cependant, si l’Algérie considère que le Sahara occidental est pertinent pour des motifs à la fois symboliques et stratégiques, la principale priorité du pays est désormais de devenir un acteur énergétique clé. En 2021, la production algérienne de gaz a atteint son plus haut niveau depuis 11 ans, et le gouvernement se concentre sur la réforme de l’infrastructure énergétique et le développement de ses réserves. Compte tenu de cette priorité stratégique et de la pertinence du marché européen, l’Algérie doit cimenter son image de partenaire fiable. Si un « recalcul » des prix pour les clients espagnols a été annoncé, le pays devrait respecter ses contrats d’approvisionnement.

Scénarios
Outre les tendances géopolitiques et géostratégiques pertinentes, les événements récents ont montré que la question du Sahara occidental est devenue insoutenable. Alors que des générations grandissent dans des camps de réfugiés, il n’y a pas de solution politique en vue.

Alors que plusieurs acteurs considèrent l’option de l’autonomie comme la plus « réaliste », une telle solution se heurterait probablement à la résistance du peuple sahraoui. Dans le même temps, la décision de l’Espagne de changer sa position montre à quel point les pays européens sont vulnérables à la militarisation de la migration. Outre la question de la migration, l’Afrique est également devenue une alternative importante pour les pays européens qui tentent de réduire leur dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. Toutefois, compte tenu de l’absence d’infrastructures adéquates, des goulets d’étranglement et – dans certains cas – des risques politiques et sécuritaires, le chemin à parcourir est loin d’être linéaire.

Dans ce contexte, deux principaux scénarios se dessinent.

Selon un premier scénario, le plus probable, Madrid maintiendra son soutien au Maroc dans la question du Sahara occidental, quel que soit le résultat de la prochaine élection générale espagnole en 2023. Cette politique ne permettra toutefois pas de trouver une solution au conflit. L’impasse sur le statut du Sahara occidental demeurera, et les tensions entre le Maroc et l’Algérie devraient s’accroître.

L’UE ne devrait pas présenter une position cohérente, et la CEJ maintiendra probablement sa position de reconnaissance de la souveraineté du peuple sahraoui. L’UE n’aura pas grand-chose à offrir à Rabat sur le plan diplomatique ou commercial.

Dans un deuxième scénario, légèrement moins probable, les tensions autour du Sahara occidental pourraient conduire à un conflit armé entre les deux puissances régionales. Les deux pays devraient lutter contre la hausse des prix des denrées alimentaires dans un avenir prévisible, ce qui pourrait devenir le moteur d’un changement de régime, comme on l’a vu lors du printemps arabe. Un tel scénario nuirait à la sécurité énergétique en Espagne et au-delà, tout en augmentant les flux de migrants et de réfugiés et en aggravant la situation humanitaire au Sahel.

Dans un contexte déjà complexe, un aspect supplémentaire doit être pris en compte. Au cours de la dernière décennie, la Russie a accru sa présence au Maghreb, en assumant une position déterminante dans le conflit libyen et en signant des accords de coopération avec des pays comme l’Égypte et la Tunisie. De la même manière, Alger et Rabat ont renforcé leur coopération avec Moscou. L’Algérie a été le seul pays du Maghreb à voter contre le retrait de la Russie du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, et les forces algériennes et russes effectueraient des exercices militaires le long de la frontière avec le Maroc. Le Maroc, quant à lui, ne devrait pas défier la Russie, étant donné son besoin de sécuriser ses importations de blé dans un contexte de hausse des prix alimentaires.

En pratique, cela signifie que – bien qu’indirectement – Moscou pourrait continuer à menacer la sécurité énergétique de l’Europe à long terme.

Geopolitical Intelligence Services, 16 mai 2022

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