Hommage à Cécile Draps-Adieu, Cécile, notre camarade et merci!

Hommage à Cécile Draps-Adieu, Cécile, notre camarade et merci! – Algérie, FLN,

Une des dernières fois que, avec Annie mon épouse, nous avons rencontré Cécile, c’était le 5 juillet dernier, à l’occasion de son anniversaire. Elle nous attendait et avons bavardé, dans le jardin ensoleillé de Sainte Monique, autour d’une coupe.
Elle était, il est vrai, un peu énervée par notre habituel retard : « Je sors ce soir, nous confie-t-elle, et je dois encore me préparer ». En effet, elle était, dernière actrice des réseaux de soutien au FLN algérien encore en vie, invitée à la réception de l’Ambassade d’Algérie pour la fête de l’Indépendance.
Tout un symbole : les astres s’étaient alignés pour que l’Algérie, pour l‘indépendance de laquelle elle avait donné le meilleur d’elle-même, proclame sa victoire le jour de ses 30 ans !


L’ALGÉRIE, UNE DES PLUS BELLES PAGES DE LA SOLIDARITÉ INTERNATIONALISTE

Diplômée en Droit de l’ULB en 1954, elle réalisera au fil des mois que, à 100km de Bruxelles, la France dans sa guerre contre le peuple algérien, torturait et exécutait, comme les nazis pendant la guerre.
Son mari Lucien Pary et elles rejoignent, fin des années 50, les réseaux de soutien au Front de Libération Nationale algérien, ce Front du Nord regroupant des dizaines de militants de l’ombre, écrivant ainsi, après les Brigades Internationales en Espagne, une des plus belles pages de solidarité internationaliste de l’histoire contemporaine en Belgique.
« Cécile avait mis le pied à l’étrier dans les causes politiques grâce à son confrère belge André Merchie. Par son intermédiaire, elle avait intégré le Collectif des avocats du FLN placé sous la res­ponsabilité de Ali Hanoun, qui est alors membre du Comité fédéral du FLN », précise l’historien Paul-Em­manuel Babin qui a étudié en profondeur cette période.

Le Collectif des avocats belges du FLN, dont le chef de file était Maître Serge Moureaux décédé le 25 avril 2019, comptait, dans ses rangs les avocats Marc de Kock

André Merchie et Cécile Draps. Elle plaide en France et même à 2 reprises en Algérie.
Période déterminante pour elle, d’engagement intense quotidien, non dénué de risques, qu’elle relativisait, avec sa constante modestie, en faisant remarquer que « les inculpés algériens, détenus en France ou en Algérie, eux, risquaient souvent la peine capitale » ».
En 1963, l’indépendance de l’Algérie ayant été proclamée, ils décident avec Lucien de partir en Chine où lui travaillera à l’agence de presse « Chine nouvelle » et elle, pendant un an, à Radio- Pékin.

Une personnalité forte et entière, l’engagement total dans le collectif d’avocats de défense des militants algériens, l’immersion d’un an dans la Chine de Mao et dans les grands débats idéologiques des années 60 – elle les a en effet suivis de près, puisqu’elle en lisait les textes en français à Radio Pékin – voilà les deux sources qui allaient forger l’inébranlable engagement politique de Cécile pour le restant de ces jours. Toute sa vie, à travers tous les retournements de l’histoire, elle se réclamera des principes du communisme.

Je l’ai personnellement rencontrée, pour la première fois un soir de 1964. Á son retour de Chine, elle avait rejoint le Parti communiste, prochinois, fondé par Jacques Grippa.
Elle y jouera, alors un rôle de discrète pionnière dans le développement de la solidarité avec le Vietnam, grâce aux contacts vietnamiens qu’elle nouera dans des réunions internationales à Budapest et à Tokyo.

Manifestation à Florennes contre la présence d’une base américaine
A l’origine d’un appel de soutien aux combattants du Front National de Libération du Sud Vietnam, regroupant des personnalités aussi diverses que, le syndicaliste Jacques Yerna, le dirigeant JGS, Georges Dobbeleer, le communiste Henri Glineur, le sculpteur Frans Masereel, le peintre Roger Somville et Camille Huysmans, elle sera aussi la cheville ouvrière, à la base, d’un Comité liégeois de solidarité avec le peuple vietnamien, dont, assez fière, elle me parlera encore 50 ans plus tard : « C’étaient de vrais membres, qui payaient une cotisation, avec des « vrais » militants ouvriers et intellectuels, avec de « vraies » alliances politiques, notamment avec le Parti Wallon des Travailleurs « . Elle brocardait ainsi les organisations dites de masse, qui n’étaient qu’une façade du parti grippiste.

Cela lui vaudra d’être sévèrement critiquée par son Bureau Politique, pour avoir osé faire alliance avec des « trotskistes ».
Cette anecdote illustre une de ses plus grandes qualités : son indépendance d’esprit.
Chargée de défendre les militants du parti, parfois dans des affaires des plus difficiles, elle ne supportait pas qu’on lui impose à la dernière minute des oukases dans sa ligne de défense décidée.
La militante Cécile Draps, si elle était disciplinée, n’a jamais été ni un petit soldat ni un béni oui-oui ; elle a toujours voulu penser avec son propre cerveau et rechercher la vérité dans les faits.
C’est ainsi qu’elle fut exclue de son parti fin 1966 pour avoir, seule contre tous dans le groupe liégeois, refusé d’avaliser les charretées d’exclusion (Herz et Yvonne Jospa , Sam Herssens, Elena Hasard, Jacques Boutemy, Annie Thonon, Achille Van Turnhout, Susy Rosendor), qui pleuvaient dans son parti, sans avoir entendu les camarades mis en cause, notamment Maurice Delogne et Fons Moerenhout.

LA GREVE DES OUVRIÈRES DE LA FN

« Nous les avons aidées à prendre possession de la rue »

1966, avec la grève des ouvrières de de la FN, sera une autre année-charnière. Cécile s’était, en 1965, installée à Liège, y ouvrant son cabinet d’avocat, boulevard de Laveleye. Elle était militante du Parti Communiste Wallon (« aile » wallonne du PC-Grippa)

« Nous n’étions qu’une poignée, mais nous avons été aux portes de l’usine tout au début de la grève des ouvrières » dit-elle en 2016, à l’occasion du 50e anniversaire de la grève.
Nous avons rencontré alors Germaine et ses camarades. Par la suite, nous nous sommes vues pour ainsi dire tous les jours.

Nous nous rencontrions chez Germaine à Saint Nicolas, rue des Bons Buveurs, avec ses camarades et c’est elles qui parlaient pour rédiger le texte des tracts du Comité d’Action, que nous imprimions. Nous les accompagnions aussi aux autres usines pour les diffuser, au nom du Comité d’Action.
J ‘ai eu l’idée de faire une affiche, et c’est un ami, graphiste professionnel, Julien Dawlat qui l’a dessinée.
Il se fait que cette affiche – simple, belle, accrocheuse, – correspondait parfaitement à la revendication des femmes, qui s’en sont emparées.

Nous les avions collées sur des dizaines de panneaux et les avons amenées pour les manifestations. Et 3000 femmes dans la rue avec plein de panneaux avec la même affiche accrocheuse, ça impressionne !
Cela correspondait parfaitement aux besoins des femmes en grève de s’exprimer, et c’est ce qui en a fait l’affiche – symbole, restée dans l’histoire. »
« Je les ai accompagnées aussi à Charleroi, aux ACEC, je pense que c’était le jour du démarrage de la grève là-bas.

C’était vraiment ce noyau du Comité d’Action – une petite dizaine d’ouvrières – qui était l’âme militante de cette grève. C’étaient-elles qui étaient en tête des rassemblements et qui étaient reconnues par l’ensemble des ouvrières comme les leaders naturelles.

La rencontre entre les femmes du Comité d’Action et la poignée de militant(e)s du PCW – Union des femmes, s’est faite, parce que nous étions là, militant(e)s engagé(e)s, enthousiastes et mobilisé(e)s 24h sur 24, et que nous avons répondu tout de suite et vite, au besoin qu’elles avaient d’exprimer leurs revendications , de les faire connaître , de les crier dans la rue , au besoin aussi d’étendre leur mouvement aux autres usines, alors que ceux- la mêmes qui auraient dû être à leurs côtés, freinaient des 4 fers.
En fait, nous les avons aidées à prendre possession de la rue (manifs répétées de l’usine à « La Ruche » pour les assemblées), qui était de fait le lieu de rassemblement et de mobilisation, puisqu’il n’y avait pas de piquets ».
voir sur la grève de la FN:
Lien numéro 1

Lien numéro 2

LE SECOURS ROUGE ET LES PROCÈS OUVRIERS

« Il est évident que l’occupation est un élément de la grève, un fait de grève. Et si la grève est un droit des travailleurs, l’occupation en est un également »
« Á partir du moment où il existait une grève, les travailleurs n’avaient pas à obéir aux ordres de la direction »

Plaidoirie de Me Draps du 19/06/1972, en appel, au nom d’un travailleur licencié des Forges de Clabecq

En 1969-1971, les luttes ouvrières explosent en Belgique, avec comme événement-phare, la grève de six semaines des mineurs du Limbourg en janvier 1970. Des grèves ont lieu notamment à Caterpillar – Gosselies (décembre 1969, juin 1970), Leffe – Dinant et, dans la région bruxelloise aussi, à Citroën-Forest (novembre 1969, novembre 1970), Michelin à Leeuw-Saint-Pierre (février et juin 1970), Nestor Martin à Ganshoren (février 1970) et aux Forges de Clabecq (juin 1970).
Beaucoup de ces grèves connaissent une répression patronale particulièrement féroce et massive : 48 travailleurs sont licenciés à Michelin, 22 à Clabecq, 25 à Caterpillar, 66 à Citroën : plus de 150 en tout, la plupart pour « faute grave », donc sans indemnité de préavis ni allocation de chômage pendant plusieurs semaines ; la majorité d’entre eux sont des travailleurs immigrés.

Une riposte juridique de grande ampleur est dès lors nécessaire porter plainte devant les tribunaux du Travail, pour licenciement abusif, au nom des dizaines de travailleurs licenciés.
A assurer la défense au pénal des travailleurs poursuivis pour rébellion lors d’interventions de la gendarmerie (Caterpillar)
porter plainte au pénal contre les nervis des milices patronales qui, armés, ont agressé les grévistes ou les militants. ( Citroën, Michelin)
Autour de Cécile, de nombreux avocats sont dès lors mobilisés et, d’autre part, une structure politique militante est mise sur pied pour organiser la solidarité, l’information et la mobilisation : ce sera le Secours Rouge (1970—1973).
Cécile, avec Maurice Beerblock, Robert Fuss, Jacques Boutemy et d’autres en prennent l’initiative.
La ligne de défense est fondamentalement politique.
C’est une ligne de rupture avec l’ordre établi, basé sur la paix sociale, le droit de propriété des patrons, et les obligations hiérarchiques.
C’est la défense intégrale du droit fondamental et universel de grève, quelles que soient les accords de « paix sociale » Et, dans ce cadre, du droit pour les travailleurs de mener les actions inhérentes au droit de grève, occupation d’usine, piquets de grève, meetings, manifestation, affichage, etc. Le droit aussi, en temps de grève, de ne plus obéir aux ordres de la hiérarchie.
Extrait de plaidoirie de Me Draps – 19/06/1972 – action en appel intentée par R. C. à la direction des Forges de Clabecq pour licenciement abusif.

« L’employeur ne peut prendre aucune sanction à l’encontre au grévis­te pour fait de grève. La jurisprudence établit que, dans l’applica­tion constitutionnelle du droit de grève, le travailleur doit être provisoirement tenu « hors discipline ».
« Messieurs, dans la mesure où ils sont « hors discipline », les ouvriers n’ont pas à obéir. Á partir du moment où il existait une grève, les ouvriers n’avaient pas à obéir aux ordres venant de la direction. Si les ou­vriers occupent les bâtiments et reçoivent l’ordre de les évacuer – alors qu’en fonction même du fait qu’ils sont en grève, ils ont le droit de le faire – ils n’ont pas à obéir, ils n’ont pas à évacuer, les lieux. »

Mais Cécile ne fait pas que plaider : elle s’empare aussi de la communication autour de ces procès, et la militante passe des prétoires aux salles de meeting pour expliquer, expliquer, encore expliquer.

Elle a sans conteste été la cheville ouvrière de la bataille politique et juridique contre la répression patronale et policière du « Mai ouvrier » belge.

Et aujourd’hui encore 50 ans plus tard, nombreux sont les militants, comme Hubert Hedebouw, Kris Hertogen, qui rendent hommage à son engagement politique à leurs côtés, devant le tribunal, étroitement lié à son très grand professionnalisme.

Moi-même, dans ces années 70, j’ai été défendu 3 fois, par Cécile devant les tribunaux correctionnels à Bruxelles et à Liège pour avoir résisté à l’arrestation policière, lors d’actions antiracistes ou antifascistes. J’ai été acquitté, ou, au pire, il y a eu suspension du prononcé.

ADIEU CÉCILE, NOTRE CAMARADE, ET MERCI …Dans les années 1970-1972, dans l’après mai 68, le bouillonnement des idées propre à toute période d’essor des luttes populaires, a conduit à une reconfiguration complète du paysage politique de la gauche radicale.

Échaudés par l’expérience négative du PC – Grippa, nous étions quelques- uns, dont Cécile, à refuser, au nom de la nécessaire implantation dans les masses, l’adhésion à une organisation autoproclamée avant-garde « marxiste -léniniste ».
En 1972, alors qu’en Flandre naissait AMADA, et qu’en Belgique francophone, une myriade de groupes plus marxistes-léninistes les uns que les autres se constituaient ou se perpétuaient, nous avons fondé, avec quelques dizaines de camarades, enfants de mai 68 et de la Révolution culturelle chinoise, un groupe « maoïste » autour du journal « La Parole au Peuple ».


Cécile, bien que surchargée de travail à son cabinet en était l’antenne liégeoise jusqu’à ce que, à quelques-uns, nous l’ayons rejointe pour former un groupe liégeois.
Jusqu’en 1977, quand la PAP cessa son activité, Cécile en était une militante assidue
Présente tôt matin aux portes de la FN pour distribuer un tract ou vendre le journal, elle trouvait le temps, aussi, malgré la fatigue de la journée, de plonger dans sa voiture, le soir, pour assister à l’une ou l’autre réunion.

J’ai de nombreuses années plus tard, en 2016, retrouver Cécile à l’occasion du 50e anniversaire de la grève des ouvrières de la FN.
Elle avait en 2014 signé l’appel de nombreuses personnalités à soutenir les listes électorales PTB Go !
Que du bonheur ! Á chaque rencontre , non seulement, nous retrouvions une Cécile chaleureuse et bienveillante, pleine d’empathie, mais aussi une camarade, curieuse de tout et, avec son esprit vif et intelligent, avide d’échanges politiques.
L’activité du PTB était passée au crible avec une bienveillance parfois très critique…
Elle suivait sur son ordinateur portable, qu’elle avait réussi à plus ou moins domestiquer, les campagnes de Mélenchon ou les interventions de Raoul.


Nous nous échangions tel ou tel texte sur la Chine à laquelle elle était restée très attachée. « Mon point de vue est en train d’évoluer » disait-elle.
Nous avons aussi, avant le confinement, à quelques-uns, trié ses archives, qu’elle a confiées à l’Institut d’Histoire Ouvrière Économique et Sociale.
Fons Moerenhout et Suzy Rosendor nous rejoignaient alors, pour parler élections ou Venezuela ou d’autres choses.
Cécile adorait la politique, échanger sur la politique, mais aussi faire de la politique !
Je dois avouer qu’elle a été, ces cinq dernières années, la personne avec laquelle je me suis trouvé le plus en symbiose au niveau des idées. Sa disparition va laisser un grand vide.

Je l’ai vue, après une période difficile faite de multiples hospitalisations, rassérénée et bien soignée dans sa maison de retraite Sainte Monique, établissant tel ou tel lien culinaire avec des résidents, ou préparant une réunion sur les activités de la maison.
Je l’ai rarement vue se plaindre, alors que le corps souffrait et que le confinement en chambre avait cassé le moral.
Elle avait la modestie et la discrétion d’une grande dame, qui n’a pas besoin de parler d’elle pour rayonner.
Adieu Cécile, ma camarade, et merci pour tout ce que tu nous a apporté…

Rouge Flamme, 13/12/2021

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