Algérie.- Oran : Sur les traces des enfants de la colle

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Selon une enquête de la DAS, quelque 5.000 personnes, dont 85% ont moins de 17 ans, s’adonnent à Oran, à la snif. Non pas cette snif habituelle, mais celle de la colle, «el colla», comme on dit ici. Cette pratique touche à toutes les couches de la société, une société laminée par les dures contingences de l’économie de marché. Des gamins, shootés à mort, au Pattex et autres colles de cordonniers, se transforment ainsi, en de véritables dangers pour eux-mêmes et pour la population. Notre reporter a parcouru les rues d’El Bahia…

Jeudi. Rue Khemisti à Oran. Il est un peu moins de quatorze heures. Le temps lourd et pluvieux et un fort taux d’humidité écrasent les artères et incommodent les passants. Malgré cela, une foule grouillante emplit, de ses pas et de ses gesticulations tapageuses et désordonnés, la rue. Les voitures semblent presque se pousser à la queue leu leu, tellement la circulation est dense, compacte. Devant le porche d’un vieil immeuble, en face d’un vendeur de chiche kebab, très tendance désormais, cinq gamins, en haillons, les mines hirsutes, les yeux globuleux et rougis, ont les nez plongés dans des sachets en plastique. Non, ils ne boivent pas du lait. Et leur extrême excitation dit suffisamment leur factice et dangereuse occupation: ce sont des sniffeurs de colle Pattex. Des marginaux, comme en connaît tant El Bahia, qui jouent leur vie et leur santé contre un court instant d’évasion. D’oubli. Une lourde plongée dans les profondeurs de l’ailleurs pour s’extraire à la douleur intense qui habite invariablement leurs jours ordinaires. L’un d’eux, à peine 15 ans, apostrophe les passants, l’air abruti et un sourire dévasté sur le visage bouffi: «Ammi, a’tini mitine dourous…».

La menotte sale et insistante du gamin est presque agressive. Pour soutirer «mitine dourous», vingt dinars, il est prêt à tenter le diable. Ce qu’il fait, d’ailleurs, plus que souvent. Mais les passants…passent. Comme si ces restes d’humanité, comme si ces jeunes, censés être loups, mais réduits à l’état de loques, n’existaient pas. Ou seulement dans un rêve frelaté que bien des passants chassent d’un revers de main gêné, pressé. Les passants continuent de passer, plongés dans leurs soucis. Et les gamins continuent de se tuer à petit feu, le nez plongé dans les sachets de lait pour inhaler une part morbide d’un paradis factice. La promenade ne revêt plus ce goût de villégiature, tellement le vécu de ces gamins livrés aux multiples dangers de la colle, tellement ces intoxiqués au Pattex, interpellent la conscience.
Boulevard de la Soummam, boulevard des épaves…-

Trois pâtés d’immeubles plus bas, le Boulevard de la Soummam. Une artère chic. Des palmiers. Des banques. Des bistrots huppés. Le fameux hôtel Royal de Djillali Mehri…La netteté du boulevard est comme agressée par d’autres gamins, entre 13 et 17 ans, qui s’entassent les uns sur les autres afin d’humer l’air de leurs sachets en plastique emplis de coton fortement imbibés de colle. Qui respirent leur existence par son plus mauvais bout. Ce boulevard est, depuis quelques temps, surtout à la tombée de la nuit, le refuge d’une bonne partie des déclassés d’Oran et un vrai coupe gorge dû à la forte agressivité de gamins surtout, chassés du domicile familial par toutes les contingences de la vie qui sont, désormais, le lot presque existentiel de la grande majorité des Algériens.

Il ne sert à rien d’essayer de soustraire quelque confidence à ces gamins abrutis par El Colla. Ils ne peuvent rien dire, ou seulement vous embarquer dans des histoires inventées, souvent, de bout en bout, pour vous soutirer les trente à soixante dinars nécessaires à l’achat de leur tube de colle, à leur enfer quotidien. Les divorces qui sont très dans l’air du temps, les abandons de familles, les lourdes et indélébiles séquelles de la décennie terroriste, la paupérisation massive du peuple, la promiscuité des bidonvilles, la prostitution des mères, l’exclusion des écoles…autant de douloureux et insolubles phénomènes qui poussent ces gamins à se réfugier dans la rue. Et à se jeter, presque goulûment, dans les bras de la snif. Souvent, ils en savent les dangers, mais ils s’en foutent comme de la première vraie chemise qu’ils n’ont jamais eue. Quand ils n’arrivent pas à avoir l’argent nécessaire à leur dose quotidienne, ces gamins deviennent fou furieux. De vrais loups affamés dans cette jungle humaine. Ils agressent les femmes, attaquent aux armes blanches tout ce qui bougent, peuvent même tuer si leur «rêve d’évasion» venait à vouloir s’éloigner, par faute d’argent.

En manque ou «remplis», ces gamins se transforment, souvent, en de vrais dangers pour la population. La sécurité des passants, surtout des retardataires et des noceurs nocturnes, est souvent menacée. Faut-il, pour autant, leur jeter l’opprobre?

5.000 accros à el colla hantent El Bahia

Selon des spécialistes rencontrés au niveau des centres de désintoxication relevant de l’hôpital de Sidi Chahmi ou du CHU, il existerait à Oran, quelque 5.000 personnes qui s’adonnent à el colla… Chaque mois ce chiffre augmenterait d’une dizaine de cas. Ce sont, très souvent, des gamins dont l’âge varie entre 15 et 17 ans. Dans tous les cas, 85% de ces consommateurs de poison ont moins de 18 ans. Le reste, ne dépassant pas les 23 ans. Un vrai fléau qui étale ses morbides ailes sur une ville qui n’en peut plus. Malgré tous les efforts consentis, de jour comme de nuit, par les différents services chargés de l’enfance en difficulté (DAS, cellules des mineurs de la Gendarmerie et de la sûreté, centres de désintoxication ou d’hébergement), des mineurs s’en viennent chaque jour que Dieu fait, s’entasser dans les rues d’Oran pour consumer leur vie en la brûlant par les deux bouts de chandelle. Il ya quelques années, quatre gamins, ne dépassant pas les seize printemps, ont été retrouvés complètement laminés dans les rues de la ville. Transportés à l’hôpital, on n’a rien pu faire d’autre que de constater leur mort due à une overdose de Pattex.

Ils étaient originaires des quartiers les plus pauvres de la ville ou de sa périphérie: Aïn Beida, Sidi El Bachir, St Pierre…Ces gamins, livrés aux différentes précarités de la rue et aux dangers de la snif, avaient les poumons surchargés de colle, les veines et les artères bouchées. En dépit de tous les efforts consentis par les différents services concernés, la colle continue de tuer. Cette forme de suicide qui n’est même pas punie par la loi est-elle le lot «normal» des mineurs déclassés? La réalité algérienne semble dire oui puisque le phénomène est vécu par toutes nos métropoles qui n’arrivent ni à s’adapter aux exigences des temps modernes ni aux effets de la mondialisation et de l’économie de marché.

Faut-il interdire la vente des différentes colles?

Faut-il interdire la vente des différentes colles qui peuplent nos marchés pour éviter à des gamins de se shooter à mort? Non, puisqu’il restera toujours, aux plus hardis ou aux plus écorchés vifs, d’autres alternatives. Comme l’alcool pharmaceutique ou la prostitution ou agresser, encore et plus, pour prétendre aux autres euphorisants comme le vin, le bière, la drogue et les psychotropes… Même les experts et les psychologues que nous avons contactés ne semblent disposer d’aucune solution. Il ne s’agit pas, nous diront-ils tous de concert, de traiter les effets, mais d’aller vers les causes. Et le traitement des causes, tout le monde le sait, ne relève pas de la compétence des services des hôpitaux ou des centres de prise en charge psychologique. Il s’agira de le chercher du côté des départements politiques et économiques.

Une famille, dont le père a été compressé et qui ne peut donc plus subvenir aux besoins les plus élémentaires de ses enfants, est fatalement vouée à l’éclatement. Le père peut devenir démissionnaire, la mère chercher les habituelles solutions de facilités pour survivre et c’est, dans 9 cas sur dix, le divorce. Et ce sont, alors et inévitablement, les enfants qui paient l’addition en cherchant dans la rue et ses tentations le bonheur qu’ils n’ont plus chez-eux. Faut-il, alors, condamner la société qui est devenue de plus en plus dure pour ses marginaux? Là, non plus, n’est pas la solution car les choses de la vie sont devenues si exigeantes que chacun ne s’occupe plus que de son propre périmètre. Et qu’il éprouve, souvent, d’énormes difficultés pour le délimiter.

Alors que reste-t-il à faire pour éviter à nos enfants de ne pas se suicider à petit feu devant nos yeux? La réponse devrait interpeller la conscience de tout l’Etat et exiger de lui d’installer de véritables filets sociaux pour atténuer les différentes chutes induites par l’économie de marché et les séquelles de la décennie rouge. Tout ce qui se fait actuellement par les services sociaux ou de sécurité ne relève que du palliatif.

Reportage réalisé par Amar Abbas

Horizons, 16/11/2021

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