L’extradition de la Chine au Maroc, une notice Interpol erronée et un accord secret avec la Turquie

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Le 27 octobre, Yidiresi Aishan (également connu sous le nom d’Idris Hasan) comparaîtra à nouveau devant la Cour de cassation du Maroc à Rabat pour une demande d’extradition en cours de la République populaire de Chine. Dans une affaire qui a attiré l’attention du monde entier, il s’agira de la cinquième session devant la Cour depuis qu’Aishan a été arrêté sur la base d’une notice rouge Interpol (viciée puis annulée) à son arrivée à l’aéroport de Casablanca dans la nuit du 19 juillet.

Trois mois après le début de sa détention et avant sa dernière audience devant la Cour, il est temps de faire une brève récapitulation et de poser quelques questions essentielles sur le cadre international de coopération policière, crucial pour la répression et la persécution croissantes de Pékin.

 Points clés

Mise à jour de l’état de la procédure judiciaire devant la Cour de cassation du Maroc
Appel des procédures spéciales de l’ONU aux autorités marocaines pour qu’elles mettent fin à l’extradition.
Mécanisme conjoint de coopération en matière de sécurité secret entre la Turquie et la Chine et communications confirmant les pressions exercées par la Chine sur les résidents ouïghours du pays, et les pressions directes de la police locale du Xinjiang
Interpol ne fournit pas à sa défense les « nouvelles informations » qui ont conduit à l’annulation de la notice rouge.
L’examen d’Interpol s’est basé uniquement sur les reportages des médias internationaux et n’a pas examiné la demande malgré les nombreux reportages sur les abus commis au Xinjiang et contre les Ouïghours.
L’Assemblée générale d’Interpol a eu l’occasion, fin novembre, d’adopter une résolution concernant les « affaires relatives à des crimes internationaux graves (génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre) » en RPC, conformément à l’article 3 du Statut d’Interpol.

Contexte

Après avoir obtenu son diplôme au Xinjiang, Aishan s’est installé en Turquie en 2012, où il a travaillé comme ingénieur informatique et vécu avec sa femme et ses trois enfants. Des membres de la communauté ouïghoure déclarent qu’il était fréquemment actif pour aider d’autres membres de la communauté en exil dans les efforts de traduction auprès des autorités locales. Au moins à partir de 2016, il devient actif au sein d’un journal de la diaspora ouïghoure en Turquie, aidant d’autres militants à sensibiliser les médias et à recueillir des témoignages sur les atrocités commises au Xinjiang, et a été un orateur public lors d’événements de la diaspora ouïghoure.

Entre 2016 et 2018, il a été arrêté à trois reprises par les autorités turques et détenu pendant plusieurs mois. Un document du tribunal turc du 17 mars 2017, ordonnant sa libération immédiate du centre d’expulsion de Kayseri, documente sa première détention à partir du 29 octobre 2016 dans le but exprès de l’expulser. Après deux autres séjours au centre, Aishan obtient un permis de séjour turc le 2 avril 2020, et son casier judiciaire, délivré par les autorités turques en mars 2021, ne comporte aucune mention.

Aishan avait exprimé à plusieurs reprises sa crainte d’être expulsé, à la fois en raison de demandes directes de la police locale du comté de Bugur, au Xinjiang, et d’un document marqué « secret » du ministère turc des Affaires étrangères au ministère turc de la Justice (avec copie au chef de l’Agence nationale de renseignement turque) le 26 mars 2020, citant :

« Dans le cadre du mécanisme conjoint de coopération en matière de sécurité (Ortak Güvenlik İşbirliği Mekanizması – OGIM) établi entre les délégations de la Turquie et de la République populaire de Chine, les documents supplémentaires qui sont déclarés comme preuves dans le cadre des crimes reprochés à Abdulkadir Yapcan (Yapuquan), Enver Turde et Ali Ablat sont soumis par l’ambassade d’Ankara de la République populaire de Chine.
De même, dans la note de l’ambassadeur ci-jointe susmentionnée, il est demandé de communiquer les détails du processus judiciaire mené à bien concernant les personnes nommées Idris Hasan, Anver Turde, Abdulhever Celil, Nesrullah Maimaiti, Abuduriyimu Maimaitiali, Ali Ablat et Mehmet Yusuf Adbulhkerem. »

Au moment de la rédaction de cet article, SD n’a pas été en mesure d’obtenir d’autres détails sur la portée ou la date d’entrée en vigueur du mécanisme conjoint de coopération en matière de sécurité cité entre la Turquie et la RPC.

Ce qui précède a naturellement effrayé Aishan. Se sentant de moins en moins en sécurité, il a tenté de quitter la Turquie à trois reprises avant d’embarquer sur le vol fatidique du 19 juillet à destination de Casablanca. Ses proches relatent que, bien qu’il n’ait pas été empêché de partir cette fois-ci, le contrôle frontalier de l’aéroport d’Istanbul l’a interrogé pendant une demi-heure et l’aurait averti que « s’il partait, il ne pourrait pas revenir ». À aucun moment, il n’a été informé qu’une notice rouge Interpol avait été publiée à son nom. À son arrivée à l’aéroport de Casablanca, il a été immédiatement placé en détention et transféré au centre de détention de Tiflet, d’où il a appelé sa femme le 24 juillet pour lui dire qu’il avait été informé qu’il allait être expulsé vers la République populaire de Chine.

Au moment même où il était arrêté au Maroc et après trois ans sans aucun contact, sa famille a soudainement reçu un appel du beau-père d’Aishan au Xinjiang, lui demandant où il se trouvait. Avec les approches directes effectuées auparavant par la police locale du comté, il s’agit là de pratiques typiques des autorités chinoises, indiquant l’intention claire d’obtenir le retour de la personne par tous les moyens nécessaires.

SD a été contacté par des membres de la diaspora activiste ouïghoure et informé de l’affaire le 25 juillet. Il lui a été demandé de fournir à Aishan un conseil juridique, un processus officiellement lancé le 27 juillet. Dans l’intervalle, cependant, le Procureur général du Maroc a rencontré Aishan sans assistance le 26 juillet, émettant une recommandation immédiate de procéder à l’extradition demandée à la Cour de cassation malgré les objections et les craintes de torture formulées par Aishan et le fait qu’aucune demande officielle d’extradition n’avait été faite par les autorités chinoises à ce moment-là.

Lors de sa déposition officielle le 20 juillet, Aishan a déclaré : « J’ai été informé du mandat d’arrêt international concernant une affaire de terrorisme, mais je ne connais pas son objet.  C’est ma première visite au Maroc. J’ai été accusé en raison de ma religion musulmane et si je suis extradé vers la Chine, je serai exécuté » (traduction d’un document officiel en arabe).

Malgré ces objections, le 27 juillet, le Procureur Général a recommandé :  « Il est demandé que les documents reçus soient présentés devant la Chambre criminelle de la Cour de cassation, en attendant les documents officiels d’extradition, afin de rendre une décision émettant un avis favorable à l’extradition du sujet vers les autorités chinoises » (traduction du document officiel en arabe).
Traité d’extradition Maroc – Chine

Le cas d’Aishan est le tout premier depuis l’entrée en vigueur du Traité d’extradition entre le Maroc et la RPC, suite à la ratification par la Chine le 22 janvier dernier seulement. Le lourd investissement récent de la RPC dans la signature et la ratification de tels traités bilatéraux a été souligné par SD auparavant et sera examiné en détail dans deux rapports complets à venir sur l’extradition et les retours involontaires.

Le Maroc et la Chine avaient signé le Traité le 11 mai 2016, dans le cadre d’un partenariat stratégique entre les deux pays avec pas moins de quinze accords signés le même jour par le Roi Mohammed VI et Xi Jinping au Palais du Peuple à Pékin, portant notamment sur les domaines judiciaire, économique, financier, industriel, culturel, touristique, énergétique, infrastructurel et consulaire. Le Maroc a ratifié le traité d’extradition en 2017.

Sur la base de ce traité, les autorités marocaines ont informé les autorités chinoises de l’arrestation d’Aishan le 20 juillet. Une communication dont Pékin a accusé réception le 13 août :

 » Référence est faite à votre message en date du 20/07/2021 concernant notre fugitif AISHAN Yidiresi. Le B.C.N. de Pékin transmet ses salutations chaleureuses au B.C.N. de Rabat et vous adresse ses sincères salutations et remerciements pour vos grands efforts dans cette affaire. Conformément à l’article 6 du Traité d’extradition entre la République populaire de Chine et le Royaume du Maroc, nous vous demandons de bien vouloir procéder à l’arrestation provisoire du fugitif AISHAN Yidiresi en vue de son extradition et de le garder en détention jusqu’à ce que l’extradition soit effectuée. Nous soumettrons la demande d’extradition par voie diplomatique dans les meilleurs délais. »

La date du 20 juillet est pertinente car elle a fait démarrer le délai de 45 jours dont disposaient les autorités chinoises pour transmettre la demande d’extradition formelle et documentée au Maroc, conformément aux termes du traité bilatéral d’extradition. Cette demande n’est arrivée qu’au tout dernier moment, comme cela a été communiqué lors de la troisième audience de la Cour dans cette affaire le 1er septembre, ce qui explique pourquoi les sessions précédentes de la Cour du 12 et 26 août ont conduit à des reports successifs.

Le 7 septembre, l’équipe de défense juridique a reçu une copie de la demande officielle d’extradition du département de cybersécurité du ministère chinois de la sécurité publique (MPS), datée du 24 août 2021. La demande cite des charges pour « formation, direction et participation à des organisations terroristes, apologie du terrorisme ou de l’extrémisme ou incitation à des activités terroristes ».

Lors de l’audience du 22 septembre, l’équipe de défense d’Aishan a soulevé des questions sur le statut légal de l’arrestation d’Aishan étant donné la suspension et le retrait de la notice rouge par Interpol (voir ci-dessous) ainsi que sur le statut de l’autorité émettrice de la demande d’extradition, le MPS, selon les dispositions du traité bilatéral. Les demandes ont été acceptées par la Cour et la session a été reportée au 27 octobre.

Dans l’intervalle, quatre procédures spéciales de l’ONU ont émis une lettre aux autorités marocaines le 11 août, publiée après le délai de 60 jours, déclarant : « Bien que nous ne souhaitions pas préjuger de l’exactitude des allégations ci-dessus, nous exprimons notre profonde inquiétude quant à l’extradition potentielle de M. Aishan vers la Chine, où il risque d’être torturé et de subir d’autres mauvais traitements, à la fois pour son appartenance à une minorité ethnique et religieuse et pour son accusation d’être affilié à une organisation terroriste. Nous souhaitons rappeler au gouvernement de votre Excellence l’interdiction absolue et sans discrimination de renvoyer des personnes vers un lieu où elles risquent d’être soumises à la torture ou à d’autres mauvais traitements. L’article 3 de la Convention contre la torture (CAT) prévoit que  » aucun État partie n’expulsera, ne refoulera ni n’extradera une personne vers un autre État où il y a des motifs sérieux de croire qu’elle risque d’être soumise à la torture  » et que  » pour déterminer s’il y a de tels motifs, les autorités compétentes tiendront compte de toutes les considérations pertinentes, y compris, comme dans le cas présent, de l’existence dans l’État concerné d’une série de violations systématiques graves, flagrantes ou massives des droits de l’homme.  » (Traduction de l’original en français).

Safeguard Defenders a fourni à l’équipe de défense un dossier complet sur les pratiques systématiques et répandues de violations des garanties et normes juridiques internationales dans les procédures judiciaires en RPC, les disparitions forcées, la torture, les aveux forcés ainsi que les violations constantes des assurances diplomatiques et des accords consulaires.

Interpol

Alors qu’Aishan a été arrêté sur la base d’une notice rouge publiée à son nom, Interpol a rapidement pris des mesures pour d’abord suspendre (avant la demande d’arrestation provisoire de la RPC au Maroc le 13 août) puis annuler la notice suite à l’attention médiatique et politique mondiale entourant l’affaire. Cependant, tout en citant des « informations nouvellement reçues », Interpol n’a pas fourni d’informations supplémentaires sur leur contenu.

Comme il semble évident que de telles « nouvelles informations » – considérées comme suffisamment substantielles pour suspendre et retirer rapidement la notice rouge – pourraient être primordiales pour la défense au Maroc, d’autant plus que la procédure interne d’extradition du Maroc ne prévoit pas de procédure d’appel de la décision de la Cour de cassation, ses défenseurs espéraient qu’Interpol serait plus communicatif.

Au lieu de cela, une première demande faite à l’organisation au nom de l’épouse d’Aishan pour obtenir ces « nouvelles informations » le 15 septembre – avant la session de la Cour du 22 septembre – a été renvoyée à l’expéditeur le 7 octobre avec la déclaration qu’une telle demande ne peut être faite que sur procuration expresse de l’accusé lui-même, sous-estimant clairement les difficultés évidentes rencontrées dans une affaire transnationale et les contraintes de temps sévères pour l’équipe de défense. Une nouvelle demande à la Commission de contrôle des fichiers d’Interpol a été faite le 8 octobre par Mena Rights Group et Safeguard Defenders.

Il est frappant de constater qu’en ignorant l’urgence des besoins de la défense dans une affaire où ils ont clairement « raté le coche » en effectuant les vérifications nécessaires avant de publier la notice, étant donné son abrogation rapide dès que l’affaire a été portée à l’attention du public, Interpol continue apparemment à ignorer son obligation morale de fournir à Aishan toutes les informations à sa disposition en temps voulu. Plus le temps passe, plus le doute plane sur le fait qu’Interpol n’a peut-être pas agi sur la base de nouvelles informations substantielles, mais a plutôt ressenti la chaleur créée par la couverture médiatique internationale. Dans tous les cas, ses responsabilités directes et graves dans la persécution de cet Ouïghour sont évidentes.

Le cas d’Aishan met une fois de plus en évidence le rôle dangereux joué par les mécanismes internationaux de coopération judiciaire et policière lorsque ceux-ci incluent des pays qui ne respectent pas l’État de droit et les normes internationales en matière de droits de l’homme. Il est urgent d’examiner et de réformer ces mécanismes alors que des régimes autoritaires tels que la RPC cherchent à étendre leurs efforts de police à long terme pour réprimer la dissidence dans le monde entier.

Leur inclusion incontestée légitime son système (extra-)judiciaire malgré les graves inquiétudes répétées concernant les disparitions forcées, les procès inéquitables, la torture et les aveux forcés, soulevées par de multiples mécanismes indépendants de défense des droits humains des Nations unies. En outre, son manque de transparence et de moyens adéquats de contrôle indépendant constitue un risque grave et constant pour les droits fondamentaux tels que la liberté d’expression et de circulation dans le monde, comme l’illustrent les avertissements lancés récemment par les services de renseignement à des militants et législateurs danois et britanniques qui ont condamné avec force le Parti communiste chinois. La recommandation d’éviter de se rendre dans des pays ayant conclu des traités d’extradition bilatéraux (dont dix au sein de la seule Union européenne) a un impact immédiat sur leurs droits et leur capacité à mener librement leurs activités.

Si certains cas récents d’extradition vers la RPC au sein de l’Union européenne ont tous été rejetés après de longues procédures judiciaires, le coût pour les individus frappés par des notices rouges dont ils n’avaient pas connaissance a été trop élevé. En Pologne, Li Zhihui, un adepte suédois du Falun Gong, a été détenu pendant deux ans alors que le tribunal local débattait de son extradition. Pendant son séjour en prison, un homme confronté au même sort malheureux, Yu Hao, n’a pas résisté au stress de l’incertitude et à la peur d’être extradé vers la RPC. Yu s’est donné la mort dans le même centre de détention de Varsovie après plus de deux ans d’attente.
Le Statut d’Interpol stipule expressément que l’organisation doit fonctionner dans le respect des droits fondamentaux de l’homme (article 2) et lui interdit strictement d’entreprendre « toute intervention ou activité de caractère politique, militaire, religieux ou racial » (article 3). Le fait que, malgré le droit accordé à chaque individu de demander l’accès aux dossiers potentiellement déposés en son nom, cet accès n’est pas accordé en temps utile mais peut prendre jusqu’à quatre mois et que la charge de contrer les dépôts potentiels incombe aux personnes inscrites sur la liste, crée une tension évidente avec l’obligation de sauvegarder les droits fondamentaux de l’homme lorsque des régimes autoritaires accusés de génocide et de crimes contre l’humanité en font partie intégrante.

Cependant, l’organisation elle-même, dont le personnel est insuffisant, n’est pas la seule à blâmer. Lors de la prochaine Assemblée générale d’Interpol, fin novembre, ses États membres démocratiques ont la possibilité d’agir pour contrer les abus du système par la RPC en proposant et en adoptant une résolution conforme aux condamnations répétées des parlements du monde entier et des procédures spéciales de l’ONU concernant les allégations de « cas de crimes internationaux graves (génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre) » en RPC, permettant ainsi à la Commission de contrôle des fichiers d’Interpol d’en tenir compte lors de l’examen des demandes de la RPC en vertu de l’article 3 de son Statut. Deuxièmement, comme l’a demandé à plusieurs reprises le Parlement européen, les États membres de l’UE doivent suspendre ou mettre fin de toute urgence à leurs traités d’extradition bilatéraux avec la RPC, car ils constituent une violation directe des libertés fondamentales garanties à tous ses citoyens. Troisièmement, les pays du monde entier doivent revoir leurs mécanismes de coopération judiciaire et policière avec la RPC pour s’assurer qu’ils sont conformes aux protections fondamentales des droits de l’homme et aux normes juridiques internationales.