Bouteflika est mort, vive l’Algérie !

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par Noureddine Khelassi

Président de l’Algérie durant deux décennies, ministre au plus haut sommet de l’État pendant seize ans, et acteur assez modeste dans le mouvement de libération du pays, Abdelaziz Bouteflika n’existe plus. Il avait déjà totalement disparu de la scène politique sous la pression tsunamique de la rue hirakienne l’hiver 2019. Il a été enterré au carré des Martyrs du cimetière algérois El-Alia, avec nettement moins d’honneurs républicains que pour certains de ses prédécesseurs, dont l’action au service du pays a beaucoup moins impacté sa vie, négativement s’entend, que la sienne.

Le cérémonial fut simple, sobre, bref minimal mais digne surtout de son successeur qui semble avoir eu des égards pour l’être humain qu’il fut et surtout pour la fonction présidentielle. Honneur donc pour le chef de l’État qui aura ainsi fait honneur à la tradition républicaine.

Bien sûr, le sable enveloppant la dépouille mortelle d’Abdelaziz Bouteflika est encore assez chaud pour que l’on puisse établir un bilan froid de ce que fut exactement le bouteflikisme dans la conduite du pays. Ce sera alors l’œuvre d’historiens dignes de ce nom et d’experts légitimes. Mais on peut en revanche tracer déjà les grandes lignes de ce que son règne césarien trois mandats durant et ensuite la mainmise voyoucratique d’une kleptocratie crapuleuse pendant cinq ans de pouvoir informel et anticonstitutionnel furent à la tête du pays.

Pour mieux évaluer ensuite ce que leur passage a occasionné comme dégâts incommensurables pour l’Algérie. On ne peut donc, par simple obligation citoyenne, se soustraire à ce droit d’inventaire même sommaire. En tout état de cause, le bouteflikisme ne pourrait pas, a posteriori, passer par pertes et profits historiques, encore moins de bénéficier, à titre post mortem, de notre propension collective à l’amnésie. Dire de quoi le bouteflikisme est le nom philosophique et la facture politique est un devoir patriotique.

De son vivant, le Président au plus long règne bonapartiste sur le pays aura échappé à un procès public à l’instar du jugement de l’ancien Président égyptien Hosni Moubarak. Ce procès ne risque pas, et pour cause, d’avoir lieu après sa mort. Raison de plus, pour ce qui nous concerne, de ne pas se priver de parler de la séquence historique représentée par le bouteflikisme sur tous les plans : politique, économique, culturel, social, militaire, sécuritaire, éthique, religieux et étatique.

Pour reprendre un célèbre théoricien oranais du déclinisme à l’algérienne, le bouteflikisme, incarné d’abord par Abdelaziz et ensuite par son frère Saïd qui fut entouré d’une faune maléfique de kleptocrates, de médiocrates, de voyous et de traîtres à la nation, ne fut même pas une « régression féconde » pour l’Algérie.

Succédant à huit années noires de terrorisme rouge sang, les années Bouteflika furent par excellence celles du désarmement méthodique de l’État et de la désarticulation, la désorganisation et l’affaiblissement systémique des structures chargées de la vigilance patriotique et de la défense immunitaire des intérêts vitaux de l’État et du pays. Elles furent aussi celle de la mise en place d’une gigantesque pompe d’aspiration des ressources en devises du pays et de leur transfert systématique à l’étranger.

Comme elles correspondirent également à une formidable hémorragie de la matière grise, dont des centaines de milliers de cadres de grande valeur universitaire et professionnelle ont quitté le pays pour faire le bonheur de leurs nouveaux employeurs sur les cinq continents, avec une mention spéciale pour la France, le Canada et les pétromonarchies. Et, pis encore, ces années néfastes furent propices à la prolifération, encouragée et organisée, du charlatanisme confrérique, mais surtout de la médiocrité qui a gangréné l’administration, l’économie, la justice, l’enseignement, entre autres structures de l’État et à tous les niveaux, de tout temps, en amont et en aval.

Le bouteflikisme est également, et à vaste échelle, l’usage de la corruption, la concussion, l’impéritie, la gabegie, la surfacturation, l’évasion de capitaux et la délinquance fiscale. Et c’est en même temps, les surcoûts économiques, la dilapidation, la prédation et la déprédation, les détournements à grande échelle et l’accaparement. Tout ça sous le sceau régionaliste du népotisme et de la ploutocratie qui ont favorisé la mainmise sur la richesse nationale et la mise à l’écart des énergies patriotiques, à de rares exceptions près.

De quoi le bouteflikisme est-il encore le nom et la philosophie ? Il fut aussi, notamment durant les cinq dernières années de sa dégénérescence biologique et politique, une désincarnation absolue de la fonction présidentielle. Celle-ci était alors réduite à sa représentation par une image encadrée, devenue, à force d’usage abusif et caricatural, le symbole de personnification picturale en public du pouvoir présidentiel exercé, en arrière-plan, par une camarilla de Dracula politiques et de vampires financiers.

Comble de la bouffonnerie surréaliste, on s’est même payé le luxe d’offrir, en direct à la télé, un pur-sang arabe au cadre photographique du président grabataire et invisible, comme on avait fini par emmener le « Cadre » faire la prière à la Grande Mosquée d’Alger durant la « Nuit du Destin » (27e jour du Ramadhan), avant de le gratifier d’un tableau de peinture signé d’un artiste improbable ! Le bouteflikisme, c’est aussi le dévoiement des valeurs républicaines et le viol caractérisé des symboles de l’État.

D’aucuns pourraient objecter que le bouteflikisme fut notamment synonyme de grande redistribution de la rente pétrolière, de vastes transferts sociaux, d’édification de grosses infrastructures, de gigantesques plans de logements sociaux et de mise en place de réseaux routiers. Soit. Mais à quel prix ? Parfois, pour ne pas dire souvent, à au moins trois fois le prix réel, dont une partie alimentait les fortunes colossales indues.

De notre propre point de vue, l’aspect positif, et il est peut-être l’unique, du bouteflikisme, c’est celui de ne pas avoir réussi à paralyser et à détruire l’armée malgré ses tentatives répétées de la neutraliser et de la vouer à l’impuissance. En effet, tout en s’évertuant à la déstabiliser en permanence par des jeux de chaises musicales dont il avait le secret alchimique, il n’avait pas pu cependant en casser la colonne vertébrale structurelle et à en briser le socle patriotique. Ce qui a permis à l’ANP, et malgré lui, de se moderniser et de se forcir considérablement en conférant à son corps de bataille la puissance de feu nécessaire, le savoir-faire professionnel indispensable et la maîtrise opérationnelle requise. Et c’est sans doute cette force vitale qui a fait en sorte que la sortie massive du peuple dans la rue en février 2019 ne s’est pas transformée en cheval de Troie de révolutions colorées qui ont détruit d’autres pays ailleurs. Et c’est cette même force patriotique salvatrice qui va aider le pays à guérir du bouteflikisme pour réarmer l’État, et pour mieux bâtir la République démocratique et sociale que les pères de la Nation ont défini dans la Proclamation du 1er Novembre 1954 !

Abdelaziz Bouteflika est mort, que vive l’Algérie ! Bouteflika est mortel, l’Algérie est éternelle !

N. K.

Le Soir d’Algérie, 21/09/2021