Deux semaines après le coup d’État, où va la Guinée ?

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Le 5 septembre, un coup d’État militaire a mis fin à l’ère Condé. D’un côté, des images du président dépenaillé ont tourné en boucle sur les réseaux sociaux. Tandis que de l’autre côté, l’homme ayant précipité sa chute, le lieutenant-colonel Mamady Doubouya, jusque-là inconnu et drapé dans un drapeau guinéen, appelait à un rassemblement de la nation. Ce coup d’État était-il prévisible ? Alors que la Cedeao vient de suspendre la Guinée et a prononcé des sanctions économiques, comment se profile l’avenir politique du pays ? Le point avec Caroline Roussy, directrice de recherche à l’IRIS, en charge du programme Afrique/s.

Au vu des nombreuses critiques à l’égard du président Alpha Condé, notamment présenté comme responsable de la situation économique catastrophique dans le pays, un coup d’État était-il prévisible ?

Présenter Alpha Condé comme seul responsable de la dégradation de la situation économique nécessiterait d’avoir des audits précis et chiffrés avant sa prise du pouvoir et sa chute le 5 septembre dernier, afin d’avoir des éléments comparatifs. Notons que la direction générale du Trésor public avance des taux de croissance plutôt élevés : « Après le rattrapage post-Ebola (croissance de plus de 10% en 2016-2017), le rythme de croissance de l’économie guinéenne a ralenti depuis 2018, mais demeure important (autour de 6% en moyenne), notamment porté par le secteur extractif.

En 2020, malgré l’impact de la pandémie et les tensions politiques liées aux élections présidentielles, l’économie a maintenu un niveau de croissance important estimé à +7,1% ». Néanmoins comme dans de nombreux pays africains, ces taux de croissance ne se traduisent pas par un développement inclusif et une amélioration tangible des conditions de vie des populations. Les indicateurs socio-économiques de la Guinée restent faibles. En 2019, 44% des Guinéens vivaient en dessous du seuil de pauvreté soit 1 euro par jour.

Toutefois, le Colonel Doumbouya, à la tête de la junte ayant précipité le départ d’Alpha Condé, a d’ores et déjà annoncé « avoir découvert le détournement de 5 845 milliards de francs guinéens par le gouvernement de Condé ». Ces informations sont à ce stade à corroborer et peut-être d’autres informations du même acabit sortiront dans les semaines à venir, jetant un peu plus l’opprobre sur la gestion économique et financière du gouvernement déchu.

Si la situation socio-économique est un élément à prendre en considération dans l’organisation du putsch, il convient de rappeler que la situation socio-politique était depuis plusieurs années extrêmement tendue et les revendications s’étaient cristallisées depuis 2019 contre une troisième mandature d’Alpha Condé à la tête de la Guinée. Selon toute vraisemblance, des dissensions entre le lieutenant-colonel Doumbouya et sa hiérarchie dans ce climat délétère où Condé s’accrochait au pouvoir, à 83 ans, ont été le déclencheur de ce coup d’État militaire. Si certains analystes avancent qu’il s’agissait d’une issue prévisible, gageons qu’au regard de la situation c’était une voie possible.

Le colonel Mamady Doumbouya semble avoir pris les rênes de l’avenir politique du pays. Est-il légitime notamment vis-à-vis des autres forces militaires concurrentes ? La Guinée est-elle en train de suivre le schéma de la junte militaire au pouvoir au Mali ?

Suivant la hiérarchie militaire, le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya n’était a priori pas la personnalité la plus légitime pour prendre les rênes du pouvoir dans la mesure où il occupait un rang d’exécution des décisions adoptées par ses supérieurs. Quand bien même, il a pris la tête du putsch ayant destitué Alpha Condé de ses fonctions. Néanmoins, les scènes de liesse, la libération d’opposants politiques, le nouveau cycle qu’il ouvre dans l’histoire de la Guinée après les contestations et leur répression dans le sang, des mois durant, contre la troisième mandature du président Alpha Condé, il semble avoir acquis les galons de sa légitimité tout en considérant que la situation demeure fragile et incertaine comme dans toutes les transitions de ce type.

Si des figures historiques de l’opposition comme Cellou Dallein Diallo ont pris acte de cette nouvelle configuration, un coup d’État militaire n’est en rien programmatique. Il met un terme à une situation, mais ne permet pas d’augurer de la suite, et ce, en dépit de premières prises de parole de la part du lieutenant-colonel Doumbouya en faveur de davantage d’inclusion, d’égalité, de lutte contre la corruption, de dissolution du gouvernement, des institutions, de l’abolition de la Constitution qui avait permis la réélection d’Alpha Condé, etc. Reste désormais à connaître la feuille de route, les chantiers considérés comme prioritaires et l’agenda en faveur d’un retour à l’ordre légal. À ce stade, la prudence doit donc rester de mise.

Ce coup d’État militaire rappelle évidemment celui du 18 août perpétré au Mali ayant mis un terme à la présidence d’IBK. S’il y a des points de comparaison évidents comme l’érosion de la légitimité des deux présidents dans des climats de défiance (corruption, kleptocratie, etc. ignorant les souffrances de leurs concitoyens), il serait prématuré d’affirmer que la Guinée va suivre le schéma de la junte militaire au Mali.

Les problématiques ne sont pas les mêmes : après un deuxième coup d’État en mai dernier, le Mali est empêtré, entre autres, dans la lutte contre le djihadisme et, dorénavant, engagé dans un bras de fer avec la France en ayant ouvert des négociations avec les milices russes Wagner et ce, tandis qu’en Guinée les problématiques apparaissent avant tout circonscrites dans le cadre des frontières du territoire national. La comparaison entre les deux situations ne doit pas les différences et les dynamiques propres à chacun des deux pays.

Alors que la Cedeao vient de suspendre la Guinée et a prononcé des sanctions économiques, ladite communauté internationale a-t-elle des leviers pour influer sur la crise politique que connaît actuellement le pays ?

S’il est permis, la « communauté internationale » semble intervenir à contre-courant. La première violation, ayant entraîné des pertes humaines, était la révision constitutionnelle en mars dernier. Sous des dehors légaux, puisqu’elle a été autorisée à la suite d’un référendum boycotté par l’opposition, elle avait permis de remettre les compteurs à zéro et donc qu’Alpha Condé puisse se succéder à lui-même pour un troisième mandat.

Ce tour de passe-passe en soi était un coup d’État constitutionnel ayant dévoyé à la fois la démocratie et tout processus démocratique en Guinée. Rappelons également que le président Condé s’était alors parjuré puisque, lors de son entrée en fonction, il n’avait cessé de plaider en faveur de l’alternance démocratique et s’était engagé à ne faire que deux mandats… Dans cette configuration entachée du sang des Guinéens ayant combattu contre ce troisième mandat, les positions timorées de la Cedeao et de la communauté internationale risquent fort, aujourd’hui, d’entamer la légitimité de leurs sanctions.

La Cedeao, ayant préséance, a décidé de suspendre la Guinée de ses instances, de geler les avoirs financiers des nouveaux dirigeants guinéens, des membres de leur famille respective, et de leur imposer des interdictions de voyager. Elle a également réclamé des élections dans les six mois à venir. Ces premières sanctions et injonctions seront-elles acceptées par des Guinéens qui, des mois durant, se sont sentis abandonnés ? La question mérite d’être posée.

IRIS, 20/09/2021