El Mundo: Bouteflika, le président qui voulait réveiller l’Algérie

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Décès d’Abdelaziz Bouteflika, le président qui voulait réveiller l’Algérie

Il avait 84 ans et était victime d’une longue maladie, qui depuis 2013 le maintenait inapte, incapable de parler et sans mouvement.

Abdelaziz Bouteflika a personnifié dans ses derniers jours la relation amour-haine schizophrénique que ressentent les Algériens pour leur ancienne métropole, la France. Il se souvenait encore et encore des excès de la colonisation française, mais au moindre symptôme il se précipitait à l’hôpital parisien du Val-de-Grâce pour un traitement dans le plus grand secret. Il souffrait d’un cancer de l’estomac.

Une de ses dernières visites médicales a suscité une vive polémique dans la société gauloise. En avril 2006, il avait dénoncé le « génocide de l’identité algérienne » provoqué par la colonisation française. La France a occupé l’Algérie pendant 132 ans et a annulé l’identité culturelle locale avec des politiques telles que l’interdiction d’enseigner en arabe, en dehors des exactions commises par Paris pendant la guerre d’indépendance (1954-1962).

Ce n’était pas la première fois que Bouteflika rappelait le passé noir de la France en Algérie. Mais, à cette occasion, il a eu la malchance de subir une rechute de sa maladie, pour laquelle il a dû être hospitalisé en métropole. Le leader de l’extrême droite, Jean Marie Le Pen, l’a pris d’une manière très ironique : « Je ne comprends pas très bien que ce monsieur vienne se faire soigner chez les abominables colonialistes que nous sommes».

Au milieu, l’impasse dans laquelle s’est installée la signature du traité d’amitié entre les deux pays, initialement prévue pour 2005, mais retardée sans date par la loi controversée que la France a approuvée en février de la même année, affirmant « le rôle positif de la présence française dans leurs anciennes colonies. Bouteflika a ensuite marqué sa position : Paris doit « reconnaître qu’il a torturé, assassiné et exterminé » en Algérie lors de sa colonisation.

Bouteflika ne restera donc pas dans l’histoire comme un président qui a contribué à l’amélioration des relations franco-algériennes, bien qu’il ait été le deuxième président de l’Algérie indépendante à visiter ce pays. Sa visite officielle en juin 2000 était la première d’un dirigeant de l’ancienne colonie gauloise depuis 17 ans, mais il n’a jamais cessé de faire la guerre à la France.

Abdelaziz Bouteflika est né le 2 mars 1937 à Tlemcen (Algérie). Et comme tout patriote algérien qui se respecte, il a aussi un passé de combattant pour la libération de son pays du joug colonial. Quand il était encore très jeune, il a participé au clan dit Oujda, un groupe composé de nationalistes algériens qui se sont concentrés dans cette ville marocaine pendant la guerre d’indépendance algérienne. Ils étaient les partisans du colonel Houari Bumediène, alors chef d’état-major de l’Armée de libération nationale (ALN). À tout juste 19 ans, il rejoint les rangs de l’ALN, la branche militaire du Front de libération nationale (le seul parti jusqu’en 1989), où il montera au grade de commandant sous le nom de guerre Abdelkader Mali.

Fidèle à Ahmed Ben Bella, le premier président du pays, sa fidélité sera récompensée lorsqu’il sera nommé ministre des Affaires étrangères en 1963. Auparavant, il avait été en charge du portefeuille plus modeste de la Jeunesse, des Sports et du Tourisme.

Boumediène a renversé Ben Bella en 1965, mais Bouteflika a été sauvé du crible et a continué à la tête de la diplomatie algérienne jusqu’en 1979. C’était aussi les premières années du conflit entre le Maroc et le Front Polisario et Bouteflika a dirigé la position algérienne en soutien aux Sahraouis, près la signature des accords tripartites de Madrid, par lesquels l’Espagne a abandonné son ancienne colonie du Sahara occidental et le Maroc et la Mauritanie en ont profité pour occuper la région.

Plus tard, après la mort de Boumediène en 1978, Bouteflika était sur le point de lui succéder, bien que la direction militaire ait préféré le colonel Chadli Benyadid. Il est toujours resté à flot en tant que ministre conseiller de Benyadid, mais un an plus tard, il est exclu du gouvernement et progressivement déchu de ses fonctions politiques au FLN, lors des purges présidentielles.

Sa disgrâce définitive a lieu en décembre 1981. Accusé d’avoir détourné 1 180 000 francs suisses du Trésor algérien, il est exclu du Comité central du parti unique. L’accusation n’a jamais été prouvée, mais Bouteflika s’est exilé en Europe et n’est revenu à Alger qu’en 1987, date à laquelle il a réintégré le corps du FLN d’où il a été exclu. Il l’a fait à temps pour voir son pays sombrer dans une décennie de violence et de guerre sale, après le coup d’État qui a conduit l’armée à dissoudre le Front islamique du salut, un parti qui devait se proclamer vainqueur des élections législatives de 1992.

Buteflika a choisi de se cacher dans les coulisses pendant la crise et n’a pas pris la parole. Pas même lorsque, début 1994, le haut commandement de l’armée lui a demandé d’assumer la présidence du pays. Il n’accepterait le poste qu’« avec tout le pouvoir et toutes les conséquences », a-t-il soutenu. Le contexte était le pire des scénarios pour cela : la direction militaire avait contraint Benjedid à démissionner et son successeur, Mohamed Boudiaf, a été assassiné six mois après son accession à la présidence. Les généraux n’étaient prêts à accepter qu’un président fantoche. Le rôle a été parfaitement rempli par Liamin Zerouale.

Buteflika n’a de nouveau fait son apparition sur la scène politique qu’en 1999, lors de la tenue des élections présidentielles. Et cette fois, il a triomphé dans sa longue lutte pour le pouvoir. Il est devenu le premier président civil de l’Algérie, bien qu’avec le soutien des généraux. Il a obtenu 73,79 % des voix, malgré le fait qu’il était populairement connu comme « l’homme qui parle mais ne fait rien ». Les élections, en Algérie, se cuisent encore dans les caves de l’Etat-Major.

Bouteflika a hérité d’un pays terriblement fracturé par une décennie de guerre civile, choqué par ses atrocités et attristé par les plus de 150 000 morts et les quelque 20 000 disparus que le conflit a balayés. Il consacra alors ses discours à ce qu’il appelait avec une franchise surprenante la « médiocrité » des Algériens. Vous avez tous participé à cet effondrement. Je ne suis pas là pour vous supplier de voter, mais pour vous demander de vous réveiller », a-t-il déclaré.

Ses descriptions de l’Algérie après sa dérive islamiste étaient sombres : « En Algérie on travaille la terre… un peu. Ensuite, nous allons à l’ombre, fumons une cigarette, jouons aux dominos, faisons une sieste, buvons du thé avec des amis, et si quelqu’un nous dérange, nous rentrons à la maison et battons la femme ».

La grave crise économique, le terrorisme islamiste et la division de la direction militaire ont été les grands défis auxquels Bouteflika a dû faire face. Dans les rues de la campagne, les jeunes regardaient la vie adossée aux murs. Il s’agissait des hittistes, un mélange de mots français et arabe désignant les « gens du mur », les hommes dont le travail consiste à « tenir le mur », selon l’humour local aigre. Sept Algériens sur 10 ont moins de 30 ans et le chômage parmi eux dépasse les 60%.

Face à ces dilemmes, l’ancien guérillero a opté pour la politique de réconciliation nationale, dont il a été le drapeau durant ses deux mandats. Il a agi rapidement pour mener à bien la commission pour institutionnaliser le retour au calme d’une nation blessée. Les années 1997 et 98 ont été les plus sanglantes mais aussi celles du début de la fin du djihad organisé en Algérie. En juin 1999, Buteflika a introduit une loi sur la concorde nationale, qui prévoyait le pardon pour les islamistes qui déposaient les armes. La réponse a été immédiate et l’Armée islamique du salut (EIS, la branche militaire du FIS) a abandonné la lutte violente. Il a rapidement gagné le soutien du leader du FIS, Abasi Madani. Et il soumet la loi à un référendum, obtenant le soutien de 98% de la population, à la fin de la même année.

Réélu en avril 2004, il persiste dans sa politique de réconciliation et l’approfondit en présentant un projet de loi d’amnistie controversé pour les terroristes qui ont rendu leurs armes. Il a également exempté les militaires des abus et exactions commis pendant la guerre dite sale. Le projet a été approuvé, au milieu des critiques des associations de défense des droits humains et des familles des victimes des deux côtés. Buteflika ne les a pas écoutés et a bâillonné la presse, qui a attaqué à plusieurs reprises sa direction.

A l’étranger, ses réalisations ressortaient plus que ses erreurs : il avait marqué l’objectif de vaincre le terrorisme islamique, dans un monde polarisé et obsédé par la lutte contre le djihadisme depuis le 11 septembre. L’Algérie s’est échappée de l’orbite soviétique et s’est tournée vers les États-Unis, devenant un allié important au Maghreb.

La stratégie était d’oublier d’aller de l’avant, mais sans direction marquée et au prix d’une réduction des libertés. L’Algérie de Butef serait amnésique. Comme pour réinventer un pays qui n’existe pas encore, qui peine encore à connaître son identité perdue. Comme il l’a dit lui-même : « Nous, Algériens, ne savons plus si nous sommes Amazighs [Berbères], Arabes, Européens ou Français. Après Buteflika, les Algériens devront continuer à chercher.

El Mundo, 18/09/2021