Sahara Occidental : De Mistura et l’histoire qui se répète

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Staffan de Mistura vient d’être nommé envoyé personnel du Secrétaire Général pour le Sahara Occidental. Il succède l’allemand qui a jeté l’éponge sous prétexte de problèmes « de santé ». Dans quelques jours, il entamera les contacts avec le Front Polisario et le Maroc en vue de relancer le plan de paix dans un contexte de guerre depuis le 13 novembre 2020.

Avant lui, plusieurs personnalités de renommée internationale se sont succédé. Leur effort s’est heurté à la réalité sur le terrain : l’entêtement marocain et la volonté de la France et des Etats-Unis d’offrir ce territoire en cadeau au roi alaouite en guise de récompense pour sa fidélité et sa prétendue efficacité dans la lutte antiterroriste.

En ce qui concerne le peuple sahraoui, sa situation est décrite avec génie dans cet article publié par Le Monde à l’occasion de la nomination, en 1997, de James Baker émissaire onusien pour le Sahara Occidental. En voici le texte intégral :

James Baker évoque un « espoir » pour le Sahara Occidental

Marie-Claude Decamps

Ils l’ont attendu avec ferveur, pendant des heures, sous le soleil blanc du désert, avec le vent de sable qui piquait les yeux des enfants agitant des colombes de la paix en papier, près des militaires stoïques et des chameaux surchargés. Ils l’ont attendu en chantant et en dansant, sous les tentes, au son des tambours, dans ce qui pouvait passer pour une fête un peu disproportionnée. Ils l’auraient attendu sans doute encore davantage si cela avait été nécessaire, tant il est vrai que, pour les Sahraouis réfugiés dans les camps près de Tindouf, dans ce territoire concédé par l’Algérie, qui les soutient sur les plans diplomatiques et militaires, la venue de l’ancien Secrétaire d’État américain, James Baker, nommé envoyé spécial du SG des Nations Unies, était un événement presque historique. Peut-être enfin une nouvelle chance pour le Sahara Occidental, cette ancienne colonie espagnole revendiquée par le Front Polisario, mais sous contrôle militaire marocain depuis plus de 20 ans, dans laquelle un cessez-le-feu a été instauré en 1996, même si aucune paix durable n’a encore été signée.

Pourtant, en venant visiter ce camp de réfugiés, M.Baker n’avait à priori pour « tâche que d’écouter, évaluer, rendre compte ». Dans la même intention, il s’était rendu les jours précédents au Maroc, en Algérie et en Mauritanie.

Etait-ce assez pour répondre à l’attente des réfugiés ? Ces derniers, las de 20 ans d’exile et de lutte, et de 6 ans d’immobilisme diplomatique, se sentent oubiés.Certains parlent de reprendre les armes, mais tous, malgré tout, comptent sur la personnalité de M. Baker, ses appuis à Washington, et surtout l’intérêt nouveau des Américains pour la région pour redonner une impulsion à un processus de paix enlisé.

Très prudent, M. Baker n’a pas fermé la porte à l’optimisme. « Les entretiens ont eté très productifs » devait-il souligner, en annonçant que, dans une gestion de « soutien à sa mission », le Front Polisario va libérer 85 prisonniers de guerre marocains (200 ont été déjà relâchés). Et il ajoutait : « le problème est très difficile à résoudre, mais il n’est pas sans espoir, sans quoi je ne serais pas ici ».

La « génération Polisario » témoigne de l’absurdité d’un conflit oublié

On ne voit que du sable sous un ciel terreux. Et puis, surgies de nulle part, des écolières en jupes bleues, prouvent que, contre toute attente, ce désert, si inhospitalier, près de Tindoud, dans le sud algérien, est habité.

Une dizaine de bâtiments sommaires font une école : 2240 enfants y étudient jusqu’à a sixième, en arabe et en espagnol, la langue de l’ancienne colonie du Sahara Occidental.

C’est au cœur de cette fournaise désolée que les quelques 175000 sahraouis, qui ont pris le chemin de l’exil lorsque, après le retrait de l’Espagne, le Maroc a récupéré leur territoire en 1975, s’accrochent pour subsister.

Avec l’appui de l’Algérie, qui leur a concédé ce bout de territoire, et surtout le cordon ombilical des ONG et des institutions humanitaires de l’ONU et de la Communauté Européenne, ils ont pu s’installer, il y a plus de 20 ans. D’abord pour se battre, à présent pour espérer. Mais, de plan de pais non appliqué en référendum d’autodétermination sans cesse repoussé (le différend avec le Maroc porte sur l’identification des futurs votants), le cessez-le-feu de 1991 s’est prolongé.

Alors un pays sans territoire s’est créé, la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD). Sa structure administrative reproduit fidèlement celle de la terre perdue, avec ses4 wilayas (provinces) qui portent le nom des grandes villes du Sahara Occidental, Laayoune, Smara, Aousserd, Dakhla. Comme le dit un dirigeant sahraoui, « le jour de l’indépendance, l’administration n’aura qu’à se transporter sur place, tout est prêt ». Et là, où où l’on ne voit que des dunes, quelques tentes et de petites maisons basses, il y a en fait des communes (dairas) avec chacune un dispensaire de fortune. Trois bouts de ferraille récupérés forment des enclos pour les chèvres;un unique et fragile potager pousse comme par défi, et l’eau manque dans au moins deux des wilayas. Un hôpital national de 105 lits s’est même créé.Des médecins espagnols s’y relaient, beaucoup viennent de Navarreet du Pays Basque.

Les Sahraouis ont fini par s’inventer une vie figée par l’espérance du référendum promis. Plus de 15000 hommes sont au front, c’est-à-dire dans la zone « libérée » au-delà de la frontière algérienne, face à la « ligne Maginot du désert » imaginée par Hassan II, ces murs de six épaisseurs bordés de mines, qui courent sur 2500 km pour empêcher les raids meurtriers de ceux que l’on appelait jadis les « combattants du clair de lune ».

Les femmes qui ne voient leurs maris soldats que rarement dans le mois, ont tout pris en main. Jusqu’au cessez-le-feu, elles avaient même une formations militaire. Dans la daira de La Güera où vivent 500 personnes, Aïcha est responsable de quartier, donne les mots d’ordre, lance les campagnes d’hygiène, répartir les précieux légumes secs de l’aide humanitaire. Ce qui prévaut chez nous, explique-t-elle, c’est la liberté de la solidarité : l’homme et la femme partagent les responsabilités, autrement nous ne survivrions pas ».

Les enfants ont grandi. Ainsi est née toute une « génération Polisario », qui n’a pratiquement pas connu sa terre d’origine. Fatou et Fidraïa ont 15 ans. Cet été, comme 700 autres enfants sahraouis, elles sont allées en vacances en Andalousie, grâce aux organisations d’entraide. Plus tard, ellesiront étudier peut-être à Cuba, plus probablement en Algérie ou en Espagne. Elles seront médecins. On en manque trop ici. Et le Sahara Occidental ? Pour elles, c’est devenu un pays mythique. « Je sais seulement, dit Fatou. Que dans mon vrai pays, c’est plus beau et qu’il y fait moins chaud ».

« Un choix de dignité »

Mais il faut attendre encore. « C’est dur », confie Babih, 40 ans et 4 enfans. « J’ai participé à beaucoup de combats, et deux de mes frères sont tombés en « martyrs » ; une moitié de ma famille est restée au Sahara et je ne l’ai pas vu depuis 20 ans. Mais voir nos enfants manquer de tout, de légumes, de fruits de vitamines c’est plus dur encore ». Alors pourquoi ne pas accepter une offre « d’autonomie » sous drapeau marocain ? « Venir ici, c’était un choix de dignité, nous n’avons pas tant souffert pour brader notre liberté », s’insurge Brahim, l’ex-étudiant en physique de Besançon, qui voulait faire de la recherche mais a tout sacrifié pour répondre à l’appel du Polisario.

Dans ce contexte, la visite de l’envoyé de l’ONU, l’ex-secrétaire d’État américain James Baker, a suscité un élan d’espoir insensé. Mais si c’était encore un espoir déçu ? « Je suis prêt », répond sans hésiter malgré ses cheveux blancs, le soldat Sidi Kori. Son fils aîné est mort au combat, il n’a plus rien à perdre. « Je crois d’abord en Die, dit-il, ensuite dans les armes ». Et, comme lui, prêts à reprendre la lutte armée, ils sont nombreux. Tout plutôt que l’oubli.

L’oubli, c’est la torture de quelques centaines de prisonniers de guerre marocains entassés dans la prison, près du village de Rabuni. Etre prisonnier des Sahraouis, eux-mêmes prisonniers du désert : une version doublement amère de l’absurdité de ce conflit oublié. En témoignage Brahim Kaakaam avec ses 65 ans, et ses souvenirs qui ne veulent pas mourir. Il était menuisier à Essaouira, au Maroc. Le soir, son plaisir c’était d’aller sur le port manger des sardines grillés. Rappelé dans l’armée, il a été fait prisonnier au premier engagement. 20 ans déjà. Tous les soirs, Brahim prie Dieu de faire cesser ce conflit pour revoir sa vieille mère et sentir l’odeur des sardines grillées. A côté de lui, enfermé dans la même rêverie, Sayed le Sahraoui, théoriquement son geôlier, prie pour quitter sa prison de sable et retrouver la côte saharienne de son enfance.