Maroc : «Le Roi, seul comptable des désastres»

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Le constat est cinglant. Il sonne comme un pavé dans la mare des médias condescendants, chichement appointés par Sa Majesté le roi Mohammed VI pour déverser leur fiel et leur propagande sur l’Algérie.

L’article de Martine Gozlan prend les contours d’un impressionnant réquisitoire, fondé sur des données que le Palais royal aura bien du mal à réfuter, encore moins à défendre.

A l’image des despotes bon pied bon teint, le roi Mohamed VI demeure «le seul maître des choix et le seul comptable des désastres» au Maroc, constate le magazine d’actualité hebdomadaire «Marianne». Ce magazine, qui n’a pas voulu rejoindre la meute des folliculaires en mal de ristournes, a le mérite de brosser une situation pas très reluisante d’un royaume aux abois. Jugez-en !

Quel que soit le résultat du scrutin, maintien ou défaite des islamistes, après dix années de gouvernance, le grand ordonnateur restera le Commandeur des croyants», écrit-elle.

Le titre de Commandeur des croyants consacre l’intouchabilité du roi, et donc pénalise les «offenses» à sa personne. Il est censé préserver le royaume de l’extrémisme religieux et protéger les sujets. Ce titre rassure aussi les alliés occidentaux de Mohammed VI, qui voient dans cette formule de dévotion et de respect le meilleur garant de la stabilité du trône contre les velléités d’insurrection populaire, explique l’auteur.

A l’adresse de certains de ses compatriotes, la journaliste n’y va pas par trente- six chemins. «Le titre et le rituel baise-main au monarque, symbole d’allégeance venu du fond des siècles, ne heurtent pas les nombreux zélateurs français d’une modernité marocaine qui aurait été inventée par (le roi ndlr) «M6», le pseudonyme branché du Commandeur des croyants. C’est si commode : l’expression permet de tisser une cape d’invisibilité autour des multiples autres titres et attributs du roi», ajoute Martine Gozlan.

Elle estime qu’il «accroît sa séduction et son exotisme comme s’il s’agissait d’une étiquette comparable, somme toute, et sur une terre islamo-arabo-berbère, à celle qui entoure la reine Elisabeth».

Une situation de quasi-sacralité

S’ingénier à décrire la situation qui prévaut au royaume de Sa Majesté frise la descente aux enfers. C’est la face morbide d’une monarchie qui mise sur le clinquant et sur le black-out.

«La vie quotidienne, celle des taudis de Casablanca, des enfants prostitués de Marrakech, du Rif abandonné sur le plan économique et des femmes condamnées à l’analphabétisme – n’est pas exactement le pendant de celle des sujets britanniques».

Cet abîme entre les paillettes médiatiques de la royauté et la réalité vécue par la population a été constamment dénoncé par la presse marocaine, première victime du harcèlement révélé par les enquêtes sur le réseau de cyber-espionnage Pegasus, rappelle l’auteur.

La journaliste rappelle que Mohammed VI, qui a longtemps tenu à ce qu’on l’appelle «le roi des pauvres» est en effet «directement comptable de la situation de ses sujets. Les orientations, les initiatives et les choix reposent entre ses mains». Sauf que cet «Himalaya» de pouvoirs portés jusqu’à l’incandescence, n’a jamais été de bon augure pour les Marocains. Le journaliste Omar Brouksy, cité par «Marianne», est en première ligne de la vindicte du Palais après ses livres-enquêtes.

Omar Brouksy, qui évoque «une situation de quasi-sacralité», précise que «les pouvoirs exécutifs et judiciaires sont à la fois dominés et contrôlés par le roi. Les projets de loi doivent être avalisés par lui avant d’être présentés devant le Parlement.

A défaut, ils pourraient être indéfiniment bloqués dans les tiroirs du Palais ou au secrétariat général du gouvernement surnommé «le cimetière des textes».

L’activisme royal, dans le domaine social et éducatif, est pourtant vanté par tous les relais du système, note l’auteur.
En 2005, Mohammed VI avait ainsi lancé à grand fracas une « initiative nationale pour le développement humain ». Mais l’indice de développement humain du Maroc, selon les critères du Programme des Nations unies pour le développement, restait bloqué au 121e rang sur 189 en 2020, bien après l’Algérie et la Tunisie, souligne Martine Gozlan.

L’analphabétisme touche 40% des femmes. Selon une enquête de la Banque mondiale, les dépenses de l’Etat marocain par élève du primaire étaient, en 2019, de 70% inférieures à la moyenne de la région Afrique du Nord-Moyen-Orient. «Celui qui détient les clés de ce désastre est pourtant l’un des souverains les plus riches du monde», déplore-t-elle. Bon sang ne saurait mentir. Le souverain marocain récolte une volée de bois vert, comme son paternel, le défunt Hassan II.

L’écrivain français Gilles Perrault, auteur du retentissant livre critique sur Hassan II, «Notre ami le roi», avait déploré l’«absence de changement» au Maroc des décennies après la parution de ce réquisitoire.

Dans un entretien accordé au journaliste Omar Brousky, Gilles Perrault était revenu sur ce «tsunami politico-diplomatique» qu’avait provoqué son livre, paru en septembre 1990 aux Editions Gallimard.

Malgré certaines réticences, Gilles Perrault a dit avoir décidé finalement d’écrire ce livre après avoir reçu des informations qui n’étaient pas très rassurantes sur le Maroc, citant entre autres la condamnation à 10 ans de prison d’un jeune Marocain à Kenitra pour cause de distribution de tracts.

Et d’ajouter : «Le livre a même provoqué une crise diplomatique entre le Maroc et la France, marquée notamment par l’annulation de l’Année du Maroc en France, des protestations de la part de Hassan II et des soi-disant protestations envoyées par des Marocains à l’Elysée».

Le livre a été bénéfique quand Hassan II a libéré les détenus de Tazmamart, de Kenitra et des autres lieux de détention. Il a été aussi bénéfique pour les victimes, leurs familles et leurs proches. Certains étaient emprisonnés depuis vingt ans, se réjouit l’écrivain français.

Pour autant, Gilles Perrault avait estimé, avec regret, que l’avenir du Maroc est sombre aussi longtemps que ce fossé entre riches et pauvres continuera de s’élargir.

«Déjà, ça n’est plus un fossé, c’est un précipice», dira-t-il, enchaînant : «Tout a changé pour que rien ne change».

El Moudjahid, 11/09/2021