Qantara: Qu’est devenue la constitution marocaine de 2011 ?

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Mohammed VI et le printemps arabe
Qu’est devenue la constitution marocaine de 2011 ?
La constitution marocaine du printemps arabe de 2011 a été détournée par l’État profond, qui revendique sa propre interprétation autoritaire et recule de plusieurs décennies. Analyse de Mohamed Taifouri

Douze ans après le règne de Mohammad VI, le cri pour une réforme constitutionnelle a balayé le pays avec les vents du printemps arabe. Le Mouvement du 20 février, une vague affiliation de groupes civils et d’organisations politiques, s’est soulevé pour exiger des changements politiques, sociaux et économiques. Au premier rang de l’agenda des manifestants figurait la réforme de la constitution et l’instauration d’une monarchie parlementaire.

À la suite d’un référendum organisé le 1er juillet 2011, soutenu par 98 % des électeurs, avec un taux de participation record de 72 %, le Maroc a adopté une nouvelle constitution.

Aujourd’hui, dix ans plus tard, le pays semble être sur le point de boucler la boucle – retour au statu quo d’avant 2011. Les développements de ces dernières années révèlent que le makhzen (l’élite dirigeante) a réaffirmé son ancienne suprématie. En effet, elle a progressivement regagné tout ce qu’elle avait perdu lors du Printemps arabe à force de circonstances locales, régionales et internationales diverses.

Effacer le moment « révolutionnaire »

Par ailleurs, l’ Etat profond semble vouloir effacer de la mémoire collective des Marocains toute trace du moment « révolutionnaire », en continuant d’interdire toute commémoration du mouvement du 20 février. Dix ans après la constitution de 2011, rien ne permet de garder vivant son souvenir.

Il n’y a aucune référence ou déclaration à ce sujet dans les médias officiels, la presse ou par les bureaux et agences affiliés au régime. Il n’y a aucune mention du dixième anniversaire de la « Constitution des droits et des libertés » dans les médias d’État, malgré le fait que la réalisation du Maroc avec cette constitution était considérée comme « sans précédent » dans le monde arabe.

Il faut reconnaître que le document constitutionnel, qui a pris trois mois à produire, était basé sur le consensus. Quiconque cherche quelque chose dans la constitution actuelle trouvera ce qu’il veut dans le texte. Le texte reflète en partie des forces conservatrices et traditionalistes et en partie des influences modernes, légalistes et démocratiques, dans une égale mesure.

La nouvelle constitution a joué un rôle dans le contrôle de l’équilibre des pouvoirs entre les institutions de l’État, en étendant les pouvoirs du gouvernement pour gérer les affaires du pays, en contrôlant les domaines attribués à la monarchie et en renforçant la branche exécutive de la maison royale en encourager le discours et la concertation entre les institutions.

Des opportunités de réforme gâchées

Dans le Maroc d’aujourd’hui, il n’y a pas besoin d’un mouvement autoritaire vers la restauration. L’État profond a déjà réussi à imposer sa propre lecture de la constitution. En effet, des années après sa mise en œuvre, la seule chose qui a vraiment changé est l’interprétation de l’État profond. Quel que soit le contenu, le texte reste le même.

Il traite des interactions de la vie politique, de ses conflits, de ses dynamiques et des forces vives en son sein, qui donnent corps à la constitution et lui donnent vie. Ainsi, ses dispositions peuvent servir un agenda démocratique en présence de forces démocratiques et un agenda autoritaire lorsqu’il est sous le contrôle de forces traditionnelles, conservatrices – et dans ce cas, par conséquent, non démocratiques.

L’autoritarisme a ainsi réussi à imposer sa propre lecture de la constitution écrite, ou plutôt à faire respecter la constitution non écrite, c’est-à-dire celle faite de traditions, de coutumes et de rapports de force. C’est la troisième fois qu’une tentative d’introduction de réformes démocratiques au Maroc échoue, après les événements de 1958 avec Abdullah Ibrahim et de 1998 avec Abd al-Rahman al-Youssoufi, qui ont tous deux cherché à diriger le pays, par une transition progressive et permanente, à la démocratie.

Le royaume est encore loin d’appartenir au club des pays démocratiques, même s’il est à six décennies de la première constitution (1962), et de ses amendements ultérieurs (1970, 1972, 1992, 1996), sans compter le projet de constitution de 1908. . Le makhzen ne semble pas se rendre compte que retarder trop longtemps la réforme pourrait s’avérer très coûteux, car lorsqu’elle arrivera enfin, il aura joué toutes ses cartes.

Rejeter la troisième tentative de réforme, en 2011, en a utilisé deux, simplement pour garder le jeu en jeu :

Premièrement, la constitution a été modifiée de son incarnation de 2011 d’un contrat démocratique entre les peuples et d’une loi s’appliquant à tous, en quelque chose qui a été criblé de compromis et de concessions. Ceux qui ont conçu ces changements ont réussi à l’enchaîner avec 21 lois subsidiaires, sans lesquelles il n’avait aucune chance d’entrer en vigueur, créant finalement une constitution de bonnes intentions, promettant tout et ne réalisant rien.

Deuxièmement, les islamistes, qui avaient attendu en réserve tout au long du règne de Mohammed VI, ont monté une opposition forte, ce qui a contribué à renforcer la légitimité du jeu politique dans le pays. Après l’échec de l’expérience de partage du pouvoir, le régime s’est méfié de l’inclusion des islamistes.

Les décideurs marocains sont déconnectés

Au lieu de cela, il a cherché à cloner le modèle tunisien en créant un parti « officiel » – le Parti Authenticité et Modernité (PAM), fondé par Fouad Ali el Himma, un ami de Mohammed VI. Le résultat pour le Parti de la justice et du développement a été qu’il a perdu la moralité au cours de son deuxième mandat au gouvernement et a été mis au pas, un sort qui a frappé à plusieurs reprises les partis politiques marocains dans le passé.

L’insistance du Makhzen à gaspiller des opportunités historiques trop rares en adoptant les mêmes vieux outils et méthodes obsolètes intervient à un moment où le changement social transforme la vie dans le monde, et plus particulièrement au Maroc, en raison de son proximité géographique avec l’Europe. Cela montre que les décideurs n’ont aucune idée de la nature et du rythme du changement dans le monde.

Enfin, la demande de réforme et de changement reste une priorité urgente. Les troisièmes élections législatives (après 2011 et 2016) prévues par la nouvelle constitution se tiendront le 9 septembre. Il est temps de rompre avec le passé.

Mohamed Taifouri

Qantara, 07/09/2021

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