Espagne-Maroc: En quête de relations sur une nouvelle base

L’Espagne et le Maroc négocient une refonte complète de leurs relations bilatérales

Madrid ne veut pas d’une « fausse fermeture » de la crise qui conduirait à une répétition de la crise à l’avenir.

Cela fait maintenant deux mois et dix jours que le Maroc a fait entrer plus de 10 000 migrants à Ceuta et que Rabat a rappelé son ambassadrice à Madrid, Karima Benyaich, pour des consultations, afin de protester contre l’hospitalisation en Espagne du leader sahraoui Brahim Gali. Et cela fait deux semaines que le président espagnol, Pedro Sánchez, a limogé le ministre des affaires étrangères, Arancha González Laya, qui avait provoqué la colère du voisin du sud en autorisant l’admission du leader du Front Polisario dans un hôpital de Logroño. Cependant, le nouveau ministre, José Manuel Albares, qui s’est déjà rendu à Londres et partira mardi pour le Pérou, n’a pas encore visité Rabat, bien qu’il ait décrit le Maroc comme un « grand ami » lors de sa prise de fonction.

La crise semble être dans l’impasse, au point mort. Mais seulement en apparence, car sous la surface, selon des sources diplomatiques, d’intenses négociations ont lieu. Après une période où la seule communication se faisait par le biais d’intermédiaires – tels que le haut commissaire européen Josep Borrell et d’autres membres de la Commission européenne – des contacts directs ont été établis. Du côté espagnol, les protagonistes ont été l’ambassadeur à Rabat, Ricardo Díez-Hochleitner, et la directrice générale pour le Maghreb, Eva Martínez, qui a démissionné de son poste mardi. En juin et début juillet, tous deux se sont entretenus avec l’ambassadeur Benyaich, qui continue de s’occuper des relations avec l’Espagne depuis Rabat.

La conclusion de la diplomatie espagnole était que la crise ne devait pas être traitée comme un épisode isolé à résoudre le plus rapidement possible. Il ne s’agissait pas, comme le souhaitait Rabat, de s’entendre sur une phrase qui pourrait être interprétée comme une reconnaissance d’erreur ou une demande d’excuses pour avoir accueilli Gali ou, du moins, pour ne pas avoir prévenu le pays voisin. Si erreur il y a eu, selon les sources consultées, elle a été plus qu’expiée avec le remplacement de González Laya et, de toute façon, elle ne serait pas exclusive à Madrid : la fuite de milliers de jeunes, dont des enfants, qui ont risqué leur vie pour échapper à leur propre pays, a ruiné l’image internationale de Rabat.

Ce qui s’est passé à Ceuta, soulignent des sources diplomatiques, n’est que le dernier et le plus visible d’une série de désaccords qui ont commencé avec la fermeture inopinée des douanes commerciales de Melilla en juillet 2018, ou l’extension unilatérale de ses eaux au large des Canaries en janvier 2020. Quelque 22 000 immigrants sont arrivés aux Canaries cette année-là, pour la plupart des Marocains, soit 800 % de plus qu’en 2019.

« Le risque est de clore la crise de manière fallacieuse et qu’elle se répète après quelque temps », estiment les sources consultées. Pour éviter cela, l’Espagne a proposé une révision complète des relations bilatérales afin de clarifier la position de chaque partie dans les chapitres les plus épineux. Par exemple, en ce qui concerne Ceuta et Melilla, l’Espagne peut opter pour un développement économique basé sur son environnement marocain – une « zone de prospérité partagée » telle que celle recherchée dans le Campo de Gibraltar – ou opter pour son « insularité », en limitant ses contacts avec le pays voisin et en intensifiant ses relations avec l’UE, pour laquelle la possibilité de les intégrer à l’union douanière et à l’espace Schengen est envisagée.

La clé, selon les sources consultées, est d’accepter l' »interdépendance » des deux pays dans des domaines tels que l’économie, l’immigration et la lutte contre le djihadisme, et d’en tirer les conséquences. L’un des points les plus épineux est la question du Sahara, où le Maroc veut forcer un changement de position de l’Espagne et de l’UE suite à la reconnaissance par l’administration Trump de son statut marocain, alors que Madrid ne peut pas bouger d’un millimètre de la doctrine officielle de l’ONU.

Les sources diplomatiques admettent qu’un accord aussi ambitieux ne sera pas facile et que les négociations prendront du temps. Si la visite du ministre Albares à Rabat a lieu (ce qui a été évoqué ces derniers jours, mais ne s’est pas concrétisé), ce ne sera pas la fin du processus, mais plutôt une étape sur la voie du rétablissement de la confiance.

Les autorités de Rabat restent silencieuses. Le licenciement de Laya n’a donné lieu à aucune réaction officielle. Les médias marocains proches du palais royal l’ont salué, mais ont prévenu que ce n’était pas suffisant. « Les déclarations [d’Albares] constituent sans aucun doute un premier pas vers l’apaisement des tensions entre les deux voisins. Cependant, il faut prendre des mesures et, surtout, s’asseoir autour d’une table avec la partie marocaine pour discuter des raisons sous-jacentes de la crise, afin que cette secousse ne se reproduise pas à l’avenir », a publié le digital Le 360.

El País, 27/02/2021

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