Espionnage mondial: Le Maroc et la NSO, principaux acteurs

Des fuites révèlent que des gouvernements espionnent des journalistes et des opposants avec le logiciel Pegasus
Plusieurs États autoritaires auraient utilisé le logiciel pour espionner une partie d’une liste de 50 000 numéros de téléphone, selon une enquête du consortium Forbidden Stories.

Marc Bassets

Il s’agit d’une nouvelle étape dans la surveillance des opposants et des journalistes indépendants par des régimes plus ou moins autoritaires, un système qui permet furtivement d’espionner les téléphones portables des personnes gênantes pour les gouvernants, avec tout leur contenu : appels, messages, contacts, photos. L’existence du programme Pegasus, développé et commercialisé par la société israélienne NSO Group, était connue. Selon le consortium de journalistes Forbidden Stories et Amnesty International, près de 50 gouvernements, dont plusieurs gouvernements autoritaires, l’ont utilisé pour surveiller des dizaines de milliers de cibles potentielles dans le monde.

Cette révélation – publiée dimanche par Le Monde et The Guardian, entre autres médias internationaux – s’appuie sur la fuite d’une liste de 50 000 numéros de téléphone identifiés comme des cibles potentielles depuis 2016 par les clients de NSO, même si tous n’ont pas été infectés. Parmi les États qui ont utilisé le programme de l’ONS, selon les révélations, figurent le Mexique, la Hongrie, le Maroc, l’Inde, l’Arabie saoudite, le Rwanda et l’Azerbaïdjan.

Parmi les 180 journalistes figurant sur la liste des cibles potentielles, selon The Guardian, figurent des professionnels des principaux médias internationaux, dont le Financial Times, le New York Times et El País (aucun nom précis des personnes concernées n’avait été révélé lundi). De même, des journalistes comme le Marocain Omar Radi, arrêté en juillet 2020 et accusé d’espionnage et d’atteinte à la sûreté de l’État, ainsi que de viol, et qui a été condamné à six ans de prison lundi. Également des personnes de l’entourage de Jamal Khashoggi, l’opposant saoudien assassiné à Istanbul en 2018, et des professionnels d’Azerbaïdjan, de Hongrie et d’Inde.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a déclaré que ces révélations devaient être vérifiées, mais que si elles étaient confirmées, il serait « absolument inacceptable » d’utiliser des programmes d’espionnage contre des journalistes, rapporte Reuters. Le porte-parole du gouvernement français, Gabriel Attal, a qualifié ces révélations d' »extrêmement graves ». « Il est très grave qu’il y ait des manipulations, des techniques qui visent à porter atteinte à la liberté des journalistes, à leur liberté d’enquêter, d’informer », a déclaré Attal à France Info.

Un millier de numéros de téléphone français figurent parmi ceux espionnés par le programme Pegasus, selon le radiodiffuseur public Radio France, qui précise que la France n’est pas cliente de NSO. Les révélations ajoutent que le Maroc est la source probable de l’espionnage de journalistes français, comme Edwy Plenel, directeur du quotidien d’investigation de gauche Mediapart, ou de journalistes d’autres pays, comme l’Espagnol Ignacio Cembrero, spécialiste du Maghreb.

« Pendant longtemps, les journalistes ont cru que les nouvelles technologies – l’armada de communications cryptées sur laquelle ils s’appuient – étaient leurs alliées : une protection clé contre la censure », écrivent Laurent Richard et Sandrine Rigaud de Forbidden Stories dans The Guardian. « Avec l’existence d’outils de cybersurveillance aussi avancés que Pegasus, ils ont pris conscience de manière brutale que les plus grandes menaces se cachent dans des endroits qu’ils croyaient autrefois les plus sûrs. C’est-à-dire, dans leurs téléphones.

En réponse aux journalistes qui ont découvert ce prétendu espionnage, NSO a répondu : « NSO Group dément fermement les fausses allégations soulevées dans son enquête. Ces allégations sont, dans de nombreux cas, des théories non fondées, qui jettent de sérieux doutes sur la crédibilité de ses sources, ainsi que sur le cœur de l’enquête.

En juillet 2020, une enquête menée par El País et The Guardian révélait déjà que les téléphones portables de plusieurs dirigeants indépendantistes catalans, dont le président du Parlement catalan de l’époque, Roger Torrent, avaient été ciblés par le programme Pegasus. Tant le ministère espagnol de l’Intérieur que la police et la garde civile ont alors assuré qu’ils n’avaient jamais fait appel aux services de NSO. Le Centre national de renseignement (CNI) a déclaré qu’il « agit toujours dans le plein respect de la loi ».

Contrairement au programme de l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA), révélé en 2013 et capable de surveiller sans discernement les enregistrements téléphoniques, le programme Pegasus permet aux États qui l’ont acquis de cibler des individus précis, de pénétrer dans leur téléphone, d’en capturer le contenu et même d’activer leur microphone et leur caméra. Une autre particularité est que, dans ce cas, il ne s’agit pas de hackers ou de gouvernements de puissances mondiales, mais d’une entreprise privée qui vend un produit aux gouvernements, dont les services secrets disposent ainsi d’une capacité d’espionnage qui, autrement, ne serait à la portée que des États les plus riches et les plus puissants.

Le problème du programme Pegasus, si la liste des 50 000 cibles est confirmée, est qu’il ne sert pas uniquement à espionner et à combattre les organisations criminelles ou terroristes, usage auquel il était théoriquement destiné. Le problème serait qu’il ait été utilisé en dehors de tout cadre légal et principalement pour espionner les militants des droits de l’homme, les journalistes et les opposants, ainsi que les chefs d’État et de gouvernement, les diplomates et les responsables d’autres services de renseignement.

L’analyse des données, écrit Le Monde, montre que, pour une grande partie des clients de NSO, le terrorisme et la grande criminalité ne constituent qu’une infime partie des usages ». Le Monde ajoute que l’enquête « prouve, de manière incontestable, que ces abus sont la norme et non l’exception ».

L’ONS ne nie pas les éventuels abus. La société israélienne a promis, selon sa déclaration en réaction aux révélations de Forbidden Stories, de « continuer à enquêter sur les allégations crédibles d’abus [du programme] et d’agir en fonction des résultats de ces enquêtes ». Il ajoute : « Cela peut inclure la résiliation de l’accès de certains clients au système en cas d’abus confirmé. Elle l’a fait dans le passé et n’hésitera pas à le faire à nouveau ».

Source : El País, 19/07/2021

Etiquettes : Maroc, Israël, NSO Group, espionnage, logiciels espions,

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