Maroc : Version d’un témoin clé cité dans l’affaire Omar Radi

Depuis janvier 2021 et de manière répétée, j’ai fait savoir à la justice marocaine que je me tenais à sa disposition afin de répondre des accusations me concernant dans le dossier. Cette mise à disposition a été communiquée (1) par le biais d’une lettre ouverte publiée le 8 janvier et largement reprise par la presse et les médias sociaux au Maroc ; (2) par l’intermédiaire des avocats d’Omar Radi peu de temps après à la cour et plus récemment (3) via l’envoi d’un procès-verbal de constat rédigé par un huissier de justice belge, un document ayant force de loi aux yeux de la justice marocaine au vu des accords bilatéraux entre les deux pays.

A la suite de la publication de cette lettre ouverte en janvier et par respect vis-à-vis de la cour et de la procédure judiciaire, j’ai choisi de réserver toute déclaration ultérieure aux autorités judiciaires marocaines, afin notamment de permettre une étude du dossier qui soit sereine et conforme aux procédures.

Je prends note de la décision rendue par la cour ce 29 juin de refuser mon audition, tout comme celle de l’ensemble des autres témoins à décharge dans ce volet de la procédure. Cette décision m’empêchant de répondre en audience des accusations d’atteintes à la sûreté de l’État portées à travers moi contre Omar Radi, je juge aujourd’hui opportun, en accord avec la défense, de relayer ici ce que j’aurais déclaré devant le tribunal, si l’opportunité m’en avait été donnée.

Ce faisant, je réitère à nouveau ma pleine disponibilité à témoigner dans le cadre du procès, que ce soit lors d’une audience au tribunal de Casablanca, sur le territoire belge en présence d’officiels marocains ou au sein de l’ambassade du Royaume du Maroc à Bruxelles.

Les informations que je souhaite apporter ici sont les suivantes:

Je confirme en tout point les éléments repris dans la lettre ouverte publiée le 8 janvier dernier et invite toute partie prenante au dossier ou journaliste à sa (re)lecture, les éléments repris ci-dessous ne devant se lire que comme des informations complémentaires à celle-ci.

En date du mardi 22 juin dernier, en réponse à la demande de la défense de procéder à mon audition, le Procureur du Roi, s’appuyant sur des éléments du dossier provenant de l’instruction, a déclaré (sic): « Arnaud Simons est un alias qui a été utilisé par un agent ayant travaillé pour le compte des services de renseignements néerlandais », avant d’ajouter que cette personne avait ainsi été « l’officier traitant d’Omar Radi ».

Ces accusations sont sans fondement. Au-delà des éléments factuels mis à la disposition de la justice marocaine depuis six mois et auxquels je souhaite faire ici référence, j’ai depuis le 22 juin fait parvenir aux avocats de la défense des documents complémentaires qui démontrent de manière incontestable le caractère erroné des accusations portées, à savoir:

(a) un certificat de résidence marocain établi à mon nom le 31/12/2013, avec comme profession la mention “ATTACHE CULTUREL” et sur lequel est apposé le sceau de la préfecture de police de Rabat ;

(b) une carte d’immatriculation établie à mon nom (n°A046094Y) délivrée par le Royaume du Maroc, valable du 20/01/2014 au 06/08/2018 avec comme motif de séjour la mention “TRAVAIL” ;

(c) un extrait d’acte de naissance délivré en Belgique en date du 04/10/2013 ;

(d) le contrat de travail daté du 01/08/2012 qui a été signé lors de mon entrée en fonction au sein de l’ambassade des Pays-Bas à Rabat.

La version originale de ces quatre documents a été remise aux avocats d’Omar Radi. Je précise que ces documents sont considérés par la défense comme étant d’une importance capitale et de nature à procéder à l’abandon des poursuites, après plus de onze mois de détention préventive.

Sur les conseils de la défense et afin de fournir à la cour un élément complémentaire à la suite des accusations portées le 22 juin, un procès-verbal de constat a été rédigé par un huissier de justice en ma présence le vendredi 25 juin. Au-delà de constater mon identité et d’attester de l’authenticité des documents repris ci-dessus, le procès-verbal certifie également la lettre ouverte du 8 janvier et son contenu. Le document en question est parvenu à la défense en début de semaine dernière.

A titre complémentaire, étaient également enregistrés à mon nom au Maroc une voiture (immatriculée 67754 “dāl”

1) ainsi qu’un compte bancaire, ouvert auprès de la Banque Populaire. Celui-ci n’a plus fait l’objet d’opérations depuis 2015 mais est toujours actif et environ 25.000 MAD y sont déposés. Le transfert des devises en question vers un compte étranger n’étant pas possible, mon intention en ne le clôturant pas à mon départ en 2015 était de l’utiliser lors de futures vacances dans le pays. Je n’ai pas encore eu l’occasion de le faire, mais je n’aurais pas laissé une telle somme sur le compte si j’avais eu quoi que ce soit à me reprocher vis-à-vis de la justice marocaine.
Depuis la mise en détention d’Omar Radi en juillet 2020 et à fortiori depuis la publication de ma lettre ouverte le 8 janvier dernier, je n’ai à aucun moment été contacté par les autorités judiciaires marocaines.

Lors de la dernière audience ce 29 juin, il est apparu que la raison à cela aurait été que le devoir d’enquête me concernant n’aurait pas abouti, des suites notamment de “l’orthographe incorrecte” utilisée par les enquêteurs de mes nom et prénom, à savoir “Arnauld Simon” au lieu de “Arnaud Simons”… une recherche rapide sur Internet laisse pourtant apparaître que toute déclinaison orthographique du prénom n’est qu’une variante du prénom “Arnaud”. L’orthographe correcte est également utilisée par Omar Radi dans nos échanges SMS, qui font partie du dossier depuis le départ, son téléphone ayant été mis sur écoute.

A partir de là et sans même utiliser mon nom de famille, n’importe quelle recherche rapide sur Google utilisant les informations communiquées par Omar Radi en juillet 2020 aux enquêteurs et à la justice marocaine (à savoir que je travaillais comme “attaché culturel” au sein de “l’ambassade des Pays-Bas à Rabat”) laissent immédiatement apparaître des articles dans lesquels mes nom et prénom sont correctement orthographiés. En voici notamment deux du journal officiel Le Matin, relatifs à des activités culturelles de l’ambassade pour lesquelles j’avais été interviewé : article#1 / article#2

Je ne souhaite pas ici attribuer à la malveillance ce qu’une erreur humaine suffirait à expliquer. Lors de la parution en août 2020 d’éléments de l’instruction dans la presse marocaine, mon nom était effectivement mal orthographié et repris comme tel dans l’article: “Arnauld Simon”.

En l’absence d’informations complémentaires, il n’est ainsi pas exclu d‘imaginer que l’hypothèse d’une “fausse identité”, qui aurait été utilisée “par un officier de renseignement ayant été l’agent traitant d’Omar Radi » ait émergé de la sorte au début de l’enquête.

Cela étant dit, il est difficile de ne pas se joindre aux avocats de la défense lorsque ceux-ci constatent que la gravité des charges retenues, tout comme celle de la peine encourue, ne sont en rien compatibles avec le manque de substance qui caractérise les éléments d’accusation. Il en va de même du refus d’audition de toute personne appelée à témoigner par la défense, une décision souveraine de la cour mais contre laquelle s’érigent les avocats d’Omar Radi. Ceux-ci en dénoncent le caractère non argumenté et inique, un qualificatif rare de leur part, étant reconnus comme des professionnels rigoureux ayant consacré leur carrière à la justice de leur pays.
La Constitution marocaine de 2011 garantit les libertés de pensée, d’opinion et d’expression sous toutes leurs formes ainsi que la liberté de la presse.

Je veux ici espérer que le temps de la réflexion sera pris par les décideurs et que les éléments apportés permettront à la justice de s’imposer.

Arnaud Simons, 06/07/2021

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