Algérie : Virée en Kabylie

par Maâmar Farah

Tichy, mercredi 30 juin. Il est midi passé et je suis à la plage, juste en face de l’imposante masse montagneuse qui cajole les cheveux de la ville de Béjaïa. Yemma Gouraya est cachée par des nuages installés depuis la matinée et qui ne quitteront certainement pas les lieux avant la soirée. Le soleil est déclaré absent à sa fête. Aux portes de juillet, ces cumulonimbus et cette brume persistante donnent à nos rivages un air livide, pareil à celui qui fait enrager les gens du Nord, là-bas dans ces pays où le soleil estival s’appelle Désiré.

Hier, dans la nuit, il a même plu mais ce n’étaient que quelques gouttelettes pianotant sur l’épais feuillage des bougainvilliers blancs et lauriers roses courant sur la façade blanche de l’hôtel. Une petite pluie sans effet qui a rapidement quitté les lieux. Aux traces visibles de la pandémie qui a appauvri les gens et clochardisé l’environnement urbain s’ajoute cet été incolore qui navigue à vue comme une âme en peine.

Tichy a perdu de son éclat coutumier. La ville est sale par endroits, même si les restaurateurs de la célèbre avenue, laminés par plus d’une année sans activité, font de leur mieux pour assurer hygiène et prix abordables. Autant dire que l’ambiance n’est pas extraordinaire. Un ami me dit que c’est la même chose partout en Kabylie. Je lui réponds : «Dans toute l’Algérie !» Mais il résiste : aux problèmes socioéconomiques latents, s’est ajoutée une vague d’inquiétude suite aux arrestations de plusieurs activistes dont il dit qu’ils «sont tout ce qu’il y a de plus pacifistes et qui sont pourtant accusés d’être surarmés et prêts à se lancer dans le terrorisme». L’affaire de Nordine Aït Hamouda est venue alourdir une atmosphère déjà bien pesante.

Je me trouve d’ailleurs dans le même hôtel où s’est opérée l’arrestation musclée du fils d’Amirouche. J’ai cherché les raisons qui ont été avancées pour justifier l’arrestation de ce personnage controversé et véritable polémiste dont les interventions à l’APN font toujours le buzz sur YouTube. Mais, à propos de l’Émir Abdelkader, ce n’est pas le buzz qu’il a récolté ! Franchement, évoquer la vie d’un grand personnage de l’Histoire et donner son appréciation sur son parcours est-il si grave, – est-ce un crime ?- pour justifier la prison ? Depuis longtemps, les Algériens suivent les programmes télévisés de la France à travers le satellite et ils voient des personnalités célèbres descendues en flèche. Aucun responsable parmi les plus illustres, aucun chef suprême, aucun sauveur, aucun résistant, aucun héros ne sont épargnés par les critiques ! Et il n’y a aucune levée de boucliers face à ces révisions cycliques d’une Histoire qui a cessé d’être une reproduction du seul récit officiel. C’est cela la démocratie et c’est cela la liberté !

La révolution du 1er Novembre a, dans son esprit et sa lettre, clairement évacué la question des leaders historiques, ne reconnaissant aucune mainmise de quelque oligarchie que ce soit, de quelque dynastie princière que ce soit, de quelque chef historique que ce soit. Certes, la première critique s’adressait à Messali Hadj et d’ailleurs Ben M’hidi a été très clair dans sa condamnation du leader du mouvement national, mais la révolution n’a pas voulu se référer à un personnage précis parmi tous ces résistants qui ont pris les armes pour combattre les occupants, les considérant tous comme des martyrs de la cause nationale depuis des générations.

Toute cette philosophie s’illustra à travers ce slogan révélateur qui naquit sur les murs de La Casbah et des douars lointains : «Un seul héros: le peuple !» C’est cette idée centrale, ce véritable programme politique qui furent défendus par les jeunes activistes déclencheurs de la grande révolution de Novembre. Ces jeunes qui, pour bien montrer qu’ils sont contre toute personnification de la lutte pour l’indépendance, se sont abstenus de mettre en valeur leur propre image, se considérant comme de simples artisans de l’œuvre de libération nationale. «Un seul héros : le peuple» signifie qu’il n’y a plus de héros parmi les personnages qui ont fait la continuité de la résistance, qu’il n’y a plus de guide, ni spirituel, ni militaire, dont l’histoire lointaine doit servir d’exemple. Tous se sont sacrifiés pour l’objectif suprême : la libération du pays.

Le texte du 1er Novembre ne cite aucun chef historique alors que l’Histoire en pullule ; il ne prend en exemple ni les meneurs des résistances amazighes, ni les chefs des épopées numides, ni toutes ces personnalités qui, des temps obscurs à la première moitié du XXe siècle, ont jalonné l’histoire nationale. Ce n’était pas un oubli ! C’était le résultat d’une volonté ancrée chez les meneurs de la révolution : couper avec les héros et les leaders et entamer une nouvelle ère où c’est le peuple qui est le héros et le leader. Dans n’importe quel texte officiel de l’Algérie indépendante, on trouve des références aux luttes du passé sous un angle mettant en relief les chefs de cette résistance. Mais pas dans l’appel du 1er Novembre !

A l’heure zéro de l’indépendance, nous n’avions pas de héros au compteur. Rien que des martyrs. Ceci montre clairement que le choix de personnages symboliques venus de notre passé date de l’indépendance. Bon ou mauvais choix ? Certains diront que tout État a besoin de se reconnaître dans des figures emblématiques de son passé. D’autres relèveront que c’est un choix en contradiction avec un principe sacré de la révolution. N’empêche que c’est le Président Boumediène qui fit de la récupération des restes de l’Émir Abdelkader une affaire personnelle et c’est lui-même qui portera le cercueil à son arrivée à Alger.

Pourquoi l’Émir Abdelkader et pas La Kahina, Jughurta ou Ben M’hidi ? Pourquoi un émir qui symbolisait le pouvoir aristocratique et dynastique que Boumediène lui-même critiquait au Maroc ? Farouche opposant à la bourgeoisie terrienne et féodale, Boumediène savait-il que si l’Émir Abdelkader avait vaincu les maréchaux de la colonisation, il serait devenu, lui et ses descendants, «Émir El Mouminine» dont on baiserait la main et auquel on ferait «la moubayâ», autant de pratiques qu’il détestait chez nos voisins de l’Ouest ? Ce sont des questions que je pose mais les réponses se trouvent chez les historiens.

Cette diversion m’amène au point de départ : était-ce utile de mettre en prison ce symbole vivant de lutte antiterroriste ? Je pense que si Nordine Aït Hamouda a choqué par ce qu’il a dit sur l’Émir, la justice algérienne n’arrête pas de nous choquer depuis juin 2019. Chapeau bas, oui, pour la mise hors d’état de nuire de l’oligarchie mais, pardon M. le Juge, je ne comprends pas votre démarche concernant la mise au pas de la parole libre.

Je quitte la Kabylie et son ciel incertain avec le cœur gros. Tout reste possible aujourd’hui avec une justice moins sévère, une compréhension de part et d’autre faite de respect et d’esprit de réconciliation ; un dialogue responsable où il n’y a ni vainqueur ni vaincu, mais un seul gagnant : l’Algérie. La solution n’est jamais dans la fuite en avant des uns et le «jusquauboutisme» des autres. Elle est dans une approche réaliste et humaine des questions qui divisent. Le pouvoir ne veut pas particulariser la Kabylie mais toutes les actions de ses services et de sa justice tendent vers le résultat contraire ! Quant aux forces politiques de ces régions, elles doivent tirer les leçons des printemps noirs quand elles furent incapables d’encadrer la population. Ce fut l’échec de la modernité et de la politique : seul le recours au vieux réflexe tribal avait permis de rassembler les populations qui parlaient désormais un seul langage.

Le temps des Arouchs est terminé ; celui des partis est en déclin, l’autorité de l’État est bafouillée par endroits : seul désormais le courage politique des uns et des autres peut remettre sur les rails une réconciliation urgente. Vitale !
M. F.

Le Soir d’Algérie, 01/07/2021

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