Un plan urgent pour éviter l’asphyxie économique de Ceuta et Melilla

Un rapport met en garde contre le risque de « polarisation » et de « xénophobie » lié à l’évolution démographique.

L’Espagne ne sera plus sur la défensive à Ceuta et Melilla. L’entrée de quelque 10 000 personnes à Ceuta en quelques jours à la mi-mai a déclenché une crise diplomatique avec Rabat qui va bouleverser l’équilibre entre l’Espagne et le Maroc sur les deux questions les plus épineuses : le Sahara occidental et les deux enclaves espagnoles en Afrique du Nord.

Le Sahara nécessite une médiation de l’ONU et la solution peut prendre du temps, en attendant de faire baisser la tension de plusieurs crans. Mais le gouvernement, dans un rapport auquel EL PAÍS a eu accès, accélère un plan stratégique pour combattre « l’asphyxie économique » des deux villes autonomes par le Maroc.

Et il va plus loin : pour la première fois, il met clairement en garde contre la détérioration rapide de la situation sociale dans les deux villes. Outre la « déconnexion économique » avec la zone frontalière marocaine, que l’Espagne attribue à « un objectif national constant et inavouable » de la part de Rabat d’annexer Ceuta et Melilla, l’exécutif met en garde contre le « retournement démographique » dû aux flux migratoires et à la population croissante d’origine marocaine qui réside de manière irrégulière dans les deux villes.

Le document souligne le « défi socio-démographique » de Ceuta et Melilla, qui se traduit par une « polarisation croissante » et un « fossé social » inquiétant. Elle met en garde contre l’émergence de « sentiments xénophobes ». Et même une certaine « désaffection envers l’État » avec des services publics de moindre qualité, que beaucoup de Ceuta et Melilla attribuent au fait que la santé, l’éducation et les services sociaux sont « à la disposition des étrangers ».

Cette poudrière est là depuis un certain temps, mais jusqu’à présent, l’Espagne a préféré détourner le regard afin de maintenir de bonnes relations avec le Maroc, un pays d’une importance capitale pour les intérêts espagnols. C’est terminé. Cette dynamique a explosé au printemps : l’Espagne a accepté d’accueillir le chef du Polisario, Brahim Gali, et en réponse, Rabat a autorisé des milliers de personnes, dont de nombreux mineurs, à entrer à Ceuta en moins de 72 heures.

Les Affaires étrangères soulignent que cette crise oblige l’Espagne et le Maroc à parler beaucoup plus clairement du Sahara, une priorité nationale pour Rabat, mais aussi de Ceuta et Melilla, qui sont devenus une priorité espagnole, avec un plan stratégique qui sera prêt « avant l’été », selon des sources gouvernementales.

En attendant ce plan, le rapport offre déjà une feuille de route des intentions de l’Espagne, avec une batterie de propositions pour le court et le moyen terme. Les données socio-économiques des deux villes autonomes sont parmi les plus mauvaises d’Espagne, avec un taux de chômage d’environ 30 % à Ceuta et 20 % à Melilla. Et pourtant, le revenu par habitant des deux villes espagnoles est six fois supérieur à celui des régions marocaines les plus proches, l’une des clés pour expliquer la pression migratoire. Les services publics sont mis à rude épreuve, reconnaît l’étude. Et rien n’indique que Rabat va renoncer à sa stratégie de « pression économique » qui « étouffe » les deux villes autonomes, prévient l’analyse du gouvernement.

Au nom de La Moncloa, un plan de sauvetage socio-économique est déjà en cours, avec au moins une demi-douzaine de mesures. L’Espagne envisage d’inclure Ceuta et Melilla dans l’union douanière et de réformer le régime économique et social des deux villes autonomes.

Le document vise à maximiser les avantages fiscaux « pour stimuler de nouveaux secteurs d’activité », en particulier le tourisme (avec les navires de croisière comme cible) et les jeux d’argent en ligne. Il vise également à améliorer les connexions avec la péninsule et à créer une zone de « prospérité partagée », une expression que l’exécutif utilise également dans ses relations avec Gibraltar. En outre, elle préconise de donner une impulsion à l’activité portuaire, qui a souffert dans le cas de Melilla de la concurrence du port voisin de Nador.

Services « insuffisants
La conception de la nouvelle stratégie pour Ceuta et Melilla est entre les mains du ministère de la politique territoriale, qui a nommé une haute fonctionnaire pour se consacrer exclusivement à la coordination des actions des différents départements des deux villes, et prévoit une plus grande présence des ministres et secrétaires d’État, ainsi que des mesures de pression européennes : L’Espagne a prévenu qu’elle envisageait d’inclure les deux villes dans l’espace sans frontières européen ou dans le traité de Schengen, ce qui impliquerait de demander à tous les Marocains vivant dans les provinces limitrophes un visa pour entrer à Ceuta et Melilla. Elle envisage également d’autoriser les gardes de l’Agence européenne des frontières (Frontex) à pénétrer dans les deux villes afin de montrer clairement que leurs frontières correspondent à la frontière sud de l’Union européenne.

Mais le paquet économique, Schengen et Frontex ne sont qu’une partie de cette stratégie. L’Espagne entend également stopper le Maroc dans son élan dans d’autres domaines. Le rapport prévient que l’évolution démographique progressive, avec une forte augmentation de la population d’origine marocaine, s’accompagne d’une augmentation de « l’influence politique et religieuse » du pays voisin.

« L’évolution démographique des dernières décennies, avec un poids croissant de la population d’origine marocaine, a entraîné une polarisation croissante », avertit le rapport. « La crise économique, le manque d’opportunités pour une population jeune, le manque d’espaces communs, entraîne un fossé social croissant », ajoute le texte, qui reconnaît que les services publics des deux villes sont « sous-financés » et sont « insuffisants pour le volume actuel de la population ».

L’Espagne se méfie de l’usage que les habitants des provinces de Nador et de Tétouan font des services de base de la ville, notamment en matière de santé et d’éducation. Les autorités locales et nationales estiment que la pression migratoire entraîne une « saturation » des services publics.

« Les nombreuses fraudes liées à la résidence effective et aux droits sont l’un des éléments qui alimentent les susceptibilités entre les communautés et contribuent à la polarisation et aux difficultés de coexistence », indique l’analyse du gouvernement. L’exécutif est disposé à renforcer ses services, mais met en garde : « Les cas de fraude et d’abus et la tension qu’ils génèrent dans les services publics suscitent des sentiments xénophobes et une désaffection à l’égard de l’État parmi la population [locale], qui estime que les services publics sont de qualité inférieure à la moyenne nationale et qu’ils sont mis à la disposition des étrangers.

LA RÉOUVERTURE DES FRONTIÈRES, UNE NÉGOCIATION DÉLICATE
Ceuta et Melilla réclament depuis des années plus d’attention de la part de Madrid, souvent sans succès. On a voulu éviter de contrarier le Maroc, qui décrit les enclaves comme des « presidios occupés ». En août 2018, Rabat a décidé de fermer ses douanes commerciales avec Melilla du jour au lendemain et sans avertissement. C’était la première étape d’une stratégie visant à renforcer ses propres infrastructures, comme le port de Nador, mais aussi à exercer une pression économique sur les deux villes. Le gouvernement n’a pas réagi en public et l’a fait très timidement en privé, malgré les plaintes des hommes d’affaires et des autorités de Melilla. Puis, en octobre 2019, Rabat a mis fin à la contrebande à Ceuta, l’a limitée également à Melilla et, en février 2020, a bloqué l’entrée du poisson marocain dans la ville. La réponse, une fois de plus, a été le silence de la part de Madrid, du moins en public. Enfin, Rabat a décrété unilatéralement en mars dernier la fermeture de la frontière pour endiguer la pandémie. La crise dans les deux villes s’est aggravée. Aujourd’hui, les conditions de la réouverture de la frontière constituent l’une des questions les plus pressantes dans la détérioration des relations entre les deux pays. L’Espagne pense que Rabat veut s’ouvrir, mais seulement partiellement et dans des conditions qui lui sont favorables. « Les difficultés socio-économiques des régions frontalières, et la pression de sa population, expliquent l’intérêt du Maroc à rechercher les moyens d’ouvrir le passage, dans un seul sens, pour les travailleurs transfrontaliers marocains », indique le texte. Mais l’Espagne voit comment cette formule permettrait aux habitants des zones environnantes « de continuer à bénéficier de leurs services sociaux » et de l’entrée des imams et autres fonctionnaires marocains « nécessaires dans leur stratégie ».

El Pais, 27 juin 2021

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