Algérie: Fabriquer le consensus pour produire la démocratie

Par Badis Khenissa
Le 12 juin 2021 fut une date-clé dans l’histoire de l’Algérie post-22 février 2019 ! L’Algérie, et pour la première fois, a connu ses premières élections législatives sans instructions verticales ni connivences transversales !

Un scrutin tant attendu car il marque la fin d’une amputation institutionnelle qui avait assez duré. Beaucoup de partis politiques ont répondu présents afin de jauger et mesurer leur poids sur la scène politique, d’autres ont préféré faire l’autruche, pendant que certains, fidèles à tous les scrutins précédents, ont opté pour l’abstention, voire le boycott extrême ; pis encore, dénoncer ces élections qu’ils qualifiaient de «mascarades».

Oui, une incompréhension mélangée à de la schizophrénie saute aux yeux ! Comment peut-on concevoir, l’espace d’une fraction de seconde, participer et chanter les louanges d’un processus électoral sous le joug d’un régime révolu et déchu grâce au Hirak el mubarak, et rejeter machinalement d’un revers de main un autre, fruit d’une lutte pacifique de millions d’Algériens pendant des semaines ?! Le syndrome du balancier ! Oui, c’est le principe de la girouette qui, au fond d’elle, pense profondément qu’elle dirige le vent ! Comble de l’ineptie, ces prophètes de la vingt- cinquième heure récusent ces élections et se targuent des chiffres historiques de l’abstention fournis par l’Anie (Autorité nationale indépendante des élections), cette même autorité dont ils mettent à mal la probité et la transparence dans sa gestion du scrutin.

L’ère des quotas dans les salons feutrés est révolue. Place à la politique de proximité, qui côtoie le petit peuple, qui se mélange à la populace, qui se dresse sur sa base, son socle, son ancrage populaire. Dans ces circonstances, il y a peu de prétendants. Quelques partis et personnalités évitent de prendre le risque, celui de se peser sur la place publique et se dénuder. Il est toujours préférable de garder l’effet bulle pour bien dissimuler la réalité.

Chacun de nous, face aux enjeux sensibles et aux défis majeurs qui attendent l’Algérie, doit assumer ses responsabilités devant le peuple algérien, devant l’Histoire et son lourd héritage, mais surtout devant notre avenir commun ! L’idéalisme ne suffit plus, il faut agir en son âme et conscience. L’idéologie politique a exterminé plus d’une nation, l’histoire des civilisations l’atteste. L’ego démesuré et le militantisme narcissique ont vu bon nombre de sociétés s’écrouler, désabusées lâchées en pâtures, sacrifiées sur l’autel de la science infuse illusoire et la doctrine hermétique à toute envie de changement.

Il n’en sera pas le cas pour l’Algérie ! N’en déplaise à ceux qui campent encore sur des diatribes stériles et contribuent, chaque jour qui passe, à confisquer l’espoir d’un peuple, l’espoir des générations futures, l’espoir d’une Algérie meilleure. Ceux qui confondent «convaincre» avec «contraindre». Ceux, enfin, de la caste du «ce n’est jamais le moment ». Même si l’Algérie a fait l’exception mondiale quant à sa révolution pacifique, il n’en sera pas le cas, en revanche, quant à sa transition, qui, elle, se soumettra immuablement à ce que l’histoire des révolutions des peuples nous a appris. Car, au final, l’Algérie reste un cas d’école en matière d’affranchissement des peuples de leur servitude et leur quête de l’accomplissement d’un rêve primaire, celui de voir émerger une Algérie nouvelle en phase avec les principales revendications du Hirak authentique.

Tous les soulèvements et sursauts populaires, qu’ils fussent violents ou pacifiques, courts ou longs, instantanés ou prémédités, unis ou divisés, structurés ou désordonnés, ont tous abouti au même cheminement et cycle de vie. L’exemple du Chili — et des pays sud-américains — est, me semble-t-il, très évocateur. Ni la mobilisation populaire des années quatre-vingt et ses pratiques de désobéissance civile ni les stratégies révolutionnaires d’insurrection contre la dictature n’ont pu dessiner de voie chilienne vers la démocratie. Ce sont la négociation et les accords passés entre les élites d’opposition (de centre gauche) et le régime (incluant la droite politique) qui ont concrétisé ce passage d’un régime autoritaire à un État de droit. La coalition de centre gauche et la concertation des partis pour la démocratie ont fini par emporter les élections en 1990 et par gouverner le pays pendant plus de vingt ans !

Une passation ordonnée du pouvoir qui tire son essence dans une vertu démocratique, indispensable et utile au départ : la fabrication du consensus ! Un mot encore étranger au vocabulaire d’un panel très large de la classe politique algérienne et plus particulièrement aux démocrates non pratiquants, qui, pour certains, le mot d’ordre est encore : «JE ne change pas et JE n’autorise pas le changement» ou même «JE suis le peuple, JE suis le Hirak et JE suis la République.» Pourtant, un chemin du milieu reste à notre portée et semble être le chemin le plus sûr et le plus court.
Le consensus est plus qu’un concept, c’est la voie la plus salutaire des nations et des peuples soucieux d’amorcer un équilibre vital dans une période de déséquilibre des visions. S’accorder sur les fondamentaux et s’unir autour du changement graduel et apaisé, une équation vertueuse qui donnera naissance aux premiers balbutiements d’une démocratie effective dans l’esprit comme dans les actes.

L’anarchie est souvent le carburant du chaos et l’alibi des « pays bienveillants». La vie politique doit obéir à un calendrier structuré et une vision éclairée pour faire de cet exercice un exercice noble et vertueux. Il est difficile de théoriser le rapport gouvernants/peuple quand on partage le vécu du peuple algérien pendant les deux décennies passées. La compassion ne suffit plus, les postures victimaires non plus.

Nous avons rêvé de changement, nous avons marché pour le changement, il est temps d’agir pour le changement. Notre faculté a tous d’être en phase avec nos idéaux, avec l’ossature qui a donné vie à nos luttes justes et nécessaires doivent impérativement prendre le dessus en ces temps de doutes et de tergiversations. Notre capacité à écouter les autres et non les entendre, notre humilité puisée dans la force de construire et la volonté d’unir nous seront d’une grande utilité en cette période de prophètes et messies politiques de tous genres. Il est vrai que les élections législatives du 12 juin 2021 sont un tournant important si elles sont dotées d’une sacralité absolue, celle de faire écho enfin à la voix du peuple. Une garantie s’en dégage portée par des femmes et des hommes aux responsabilités lourdes et historiques. Gardiens du temple, ils se doivent d’être à la hauteur de leur mission première : permettre l’émergence d’une chambre basse en rupture totale avec ce qu’ont connu nos concitoyennes et concitoyens par le passé. Mais ces élections aussi souveraines et décisives fussent-elles ne sont qu’une partie de la solution de l’équation. Réconcilier le citoyen avec son député ne peut à lui seul inhiber le passif enduré. Nous ne devons en aucun cas occulter les questions de fond. Le rapport gouvernants/gouvernés doit être la priorité suprême pour les décennies à venir.

L’édification d’un État de droit en sera la forteresse contre les «promoteurs de l’anarcho-complotisme chronique». Bâtir un État fort, fort du droit de son peuple à labelliser ses élus et ses gouvernants. Fort de sa justice territoriale et égalité des chances, matrice de l’ordre social et citoyen, l’aristocratie politique et culturelle ne devraient plus constituer un rempart contre toutes initiatives citoyennes et républicaines.

Réfléchir collectivement sur les bases solides d’un État exige l’apport sincère de toutes et tous. En ordre de marche contre des clivages qui continuent de structurer une société incapable, pour l’heure, de conjuguer le respect du singulier et la définition du commun. Lutter contre l’archipellisation rampante des visions et la sophistication intellectuelle trop élitiste et discriminatoire a fortiori. Réinventer une Algérie moderne dotée d’un agenda progressiste et démocratique où le peuple en sera le cœur battant.

Nous devrons faire face ensemble à des enjeux, des challenges et des défis que seules notre intelligence collective et notre combativité dans le consensus permettront de relever.
B. K.

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