Le long héritage des essais nucléaires français en Algérie

Les habitants veulent au moins savoir où la France a enterré ses déchets nucléaires.

Abdelkrim Touhami était encore un adolescent lorsque, le 1er mai 1962, les autorités françaises en Algérie lui ont demandé, ainsi qu’à ses voisins, de quitter leur maison dans la ville de Tamanrasset, dans le sud du pays. Il s’agissait d’une simple précaution. La France est sur le point de faire exploser une bombe atomique, appelée Béryl, dans le désert, à quelque 150 km de là. L’explosion sera contenue sous terre. Deux ministres français sont présents pour assister à l’essai.

Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Le puits souterrain du site de l’explosion n’est pas correctement scellé. La montagne qui surplombe le site s’est fissurée et de la fumée noire s’est répandue partout, raconte M. Touhami. Les ministres (et tous ceux qui se trouvaient à proximité) se sont mis à courir en voyant les particules radioactives s’échapper dans l’air. Néanmoins, dans les mois et les années qui ont suivi, les habitants se rendaient dans la région pour récupérer la ferraille de l’explosion afin de l’utiliser dans leurs maisons.

La France a effectué 17 essais nucléaires en Algérie entre 1960 et 1966. Nombre d’entre eux ont eu lieu après l’indépendance de l’Algérie vis-à-vis de la France en 1962, en vertu d’un accord entre les deux pays. Il n’existe pas de données fiables sur les effets des explosions sur la santé publique et l’environnement, mais les habitants notent que certaines personnes vivant près des sites d’essai ont souffert de cancers et de malformations congénitales généralement causés par les radiations. Selon les militants, les sites sont toujours contaminés.

Ils affirment également que les Français n’ont pas partagé les informations. En 2011, M. Touhami a fondé Taourirt, un groupe chargé d’identifier l’emplacement des déchets nucléaires laissés par la France. Tout ce qui existe dans le domaine public est un inventaire des matériaux contaminés enterrés quelque part dans le désert. (Les sites d’essai connus sont mal sécurisés par le gouvernement algérien). D’autres personnes font pression sur la France pour qu’elle nettoie les sites et indemnise les victimes. Des progrès ont été réalisés dans ce sens, mais pas suffisamment, selon les militants.

En 2010, le Parlement français a adopté la loi Morin, qui vise à indemniser les personnes souffrant de problèmes de santé résultant de l’exposition aux essais nucléaires. (La France a également effectué près de 200 essais en Polynésie française). Mais la loi ne concerne que certaines maladies et exige que les demandeurs prouvent qu’ils vivaient à proximité des essais lorsqu’ils ont eu lieu. C’est déjà difficile pour les Algériens qui ont travaillé pour les forces armées françaises : peu d’entre eux avaient des contrats officiels. C’est presque impossible pour tous les autres. Seule une petite partie des demandes déposées proviennent d’Algérie.

En mai, des responsables français et algériens, membres d’un groupe de travail créé en 2008, se sont réunis à Paris pour discuter du nettoyage des sites d’essai. Ces discussions ont donné peu de résultats. Mais plus tôt cette année, Emmanuel Macron, le président français, a décidé de lancer une commission « Mémoire et vérité » sur le rôle de son pays en Algérie. Benjamin Stora, l’historien qui la dirigera, souhaite se pencher sur les essais nucléaires et leurs conséquences.

En Algérie, la question nucléaire a été éclipsée ces dernières années par les inquiétudes suscitées par la fracturation hydraulique, ou « fracking », pour extraire le gaz emprisonné dans les roches imperméables du Sahara. Certains habitants craignent que cette technique n’affecte leur santé (bien que les données recueillies aux États-Unis, où elle est largement répandue, indiquent qu’elle est raisonnablement sûre). D’autres craignent que cela n’endommage l’environnement, ou s’opposent à l’implication des étrangers, ou au manque de transparence de leur propre gouvernement. De grandes manifestations ont eu lieu. De nombreux habitants du Sahara ont le sentiment d’être encore traités comme des cobayes, dit M. Touhami. ■

The Economist, 24 juin 2021

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