Algérie : Le FLN est mort, vive le FLN !

par Noureddine Khelassi

Dans la mythologie éthiopienne, égyptienne, grecque, romaine, musulmane, persane ou indochinoise, le phénix est un oiseau de feu qui renaît de ses cendres. Tous les cinq cents ans, il doit se régénérer par les flammes. De ces restes, jaillit alors un nouveau phénix. Il était chez les Romains le symbole de la force vitale éternelle de l’Empire. Au moyen-âge, il est l’un des emblèmes du Christ, mort puis ressuscité. Au Japon, il est l’esprit élémentaire du feu. Dans tous les cas et toutes les contrées, cette créature unique est le symbole de la résurrection et de l’immortalité. En extrapolant sur le terrain de la politique en Algérie, le phénix, c’est le FLN qui renaît de ses cendres électorales tous les cinq ans !
Ultime reviviscence électorale à l’occasion du dernier scrutin législatif du 12 juin dernier. Une ressuscitation qui voit l’ancien parti unique et historique déjouer tous les pronostics, y compris les prévisions optimistes du pouvoir qui a manifestement misé sur les «indépendants» qui se placent certes au second rang en termes de sièges cumulés (78). Mais, comme on le sait, dans le cas de ces candidats encouragés en sous-main, une addition électorale ne fait pas forcément la force parlementaire, encore moins être une parfaite traduction d’un ancrage populaire ou d’une influence politique réelle. On croyait l’ex-Alliance présidentielle composée du FLN, de sa réincarnation organique, le RND, et de la mouture algérienne des Frères musulmans, le MSP, six pieds sous terre du fait du Hirak, et la voilà électoralement revivifiée !

Une résurgence certes favorisée par le taux d’abstention record (23,03 %), mais qui n’est pas en soi si surprenante que ça. Malgré l’émergence significative des «indépendants», la nouvelle configuration parlementaire de l’Assemblée populaire nationale (APN) est finalement conforme à la sociologie politique algérienne, traduisant clairement la culture du vote légaliste dans le pays, en majeure partie au bénéfice du FLN. Depuis l’indépendance, on vote en Algérie, peu ou prou, pour les forces et les candidats qui symbolisent le pouvoir établi, à l’exception de la parenthèse ouverte par l’expérience du Front islamique du salut (FIS) dont le succès électoral fut largement favorisé par le vote-sanction. C’est une vérité historique, une réalité politique et un phénomène électoral.

La renaissance du FLN intervient donc dans un contexte nettement défavorable. A la tradition de l’abstention qui s’amplifie au fil des consultations électorales, s’ajoutent le fait que le vieux parti est assimilé, non sans raison, à la kleptocratie qui a pillé les richesses nationales et désarmé l’Etat depuis 1999. Sans compter le discrédit total des partis et le désintérêt quasi général pour la chose publique. De même que la sempiternelle idée que tout serait joué d’avance, la forte présomption de culpabilité en matière de fraude électorale et le désaveu cinglant des élites du pays exprimé par le Hirak du 22 février 2019. En dépit de ces facteurs négatifs, l’ancien parti unique obtient donc 105 des 407 sièges de l’APN, avec une partie non connue encore des voix des 5,6 millions de votants sur les 24 millions d’électeurs inscrits. A bout de souffle, le FLN court toujours pour se placer en tête, comme en 2017, 2012, 2007 et 2002.
De manière objective, le FLN, qui n’a jamais été un parti au pouvoir mais un parti du pouvoir, sa vitrine partidaire privilégiée et le cadre ultime de la mise en scène électorale de ses choix de représentation et d’incarnation politiques, est, avec son produit dérivé le RND et le MSP de la petite bourgeoisie commerçante islamiste, le seul parti d’implantation nationale. Et c’est la seule formation dotée d’une machine électorale réelle et bénéficiant de relais dans l’opinion, souvent des notables locaux. Sans oublier que son statut d’ex-parti unique du pouvoir lui permettait de bénéficier globalement des faveurs ou de la neutralité bienveillante de l’Administration. Face à lui, et à quelques exceptions près, les autres formations politiques apparaissent comme des proto-partis, des structures embryonnaires, des coquilles vides. En dehors des échéances électorales, ils sont quasiment absents de la scène politique. Inaudibles et presque invisibles.

Plus que tous les autres partis, le FLN semble bénéficier de la culture beylicale qui imprègne encore le pays profond, notamment le monde rural caractérisé par la culture légitimiste et le réflexe du vote légaliste subséquent. Et c’est là d’ailleurs que le « Front » réalise ses meilleurs scores. Dans ces contrées comme dans les villes, là même où l’on vote systématiquement, le bulletin n’a généralement d’autre signification que de faire allégeance, cautionner des choix et des décisions déjà prises au plus haut niveau de l’État, ou encore prétendre à des dividendes personnels. Le vote est alors vidé de son sens politique et répond plus à des logiques clientélistes et unanimistes. Une carte d’électeur barrée d’un tampon officiel peut éviter des tracas administratifs. Une carte au FLN, hier parti unique et aujourd’hui organisation unique en son genre, constitue dans l’esprit des uns et des autres une condition nécessaire quoique insuffisante pour accéder à des postes de responsabilité, ou obtenir des avantages matériels ou symboliques, comme de l’influence.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le FLN est le parti le moins marqué par le néopatriarcat, et est celui qui renouvelle le plus sa direction. A l’opposé, au sein des organisations de l’opposition, le pouvoir y est monopolisé, souvent depuis leur naissance, par le ou la zaïm qui considère le parti comme sa propriété personnelle. Tel est le cas du RCD de Saïd Sadi, du FFS de Hocine Aït Ahmed et du PT de Louisa Hanoune. Quant au MSP, c’est la mort de son leader historique Mahfoud Nahnah qui l’a amené à un changement de direction. En revanche, le FLN, tout comme le RND d’ailleurs, connaît une rotation de son leadership et semble faire exception. Depuis 1962, il a tenu dix congrès, chiffre important à apprécier du fait que de 1965 à 1977, le Président Boumediène avait pratiquement liquéfié sa vie organique en le réduisant à l’état de simple « appareil du parti ». Un instrument qui n’aura connu, durant cette période de gel, que deux secrétaires généraux et intérimaires de surcroît. Au total, dix-sept SG auront été portés à sa tête, dont cinq par intérim.

Aucun parti algérien n’a fait mieux. Alors, au musée de l’Histoire le FLN, comme certaines voix récurrentes l’y invitent ? Comparativement, ce sont, après tout, les autres partis qui apparaissent comme des curiosités de musée !
N. K.

Le Soir d’Algérie, 22 juin 2021

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