Tunisie : La santé néglige les plus pauvres

Le système de santé tunisien, comme sa politique, néglige les plus pauvres de la société

En recrutant des patients issus de zones défavorisées pour réguler les services, on donnerait le pouvoir aux gens ordinaires et on contribuerait à lutter contre les inégalités persistantes.

Dix ans après la révolution tunisienne qui a mis fin au règne de Zine El Abidine Ben Ali, la résurgence des manifestations de rue montre clairement que, si la Tunisie a été saluée pour ses progrès en matière de libertés individuelles et de liberté d’expression, la réalisation des droits socio-économiques indispensables reste à la traîne.

Le droit à la santé, affirmé dans la constitution de 2014, en est un parfait exemple. La pandémie a démontré le creusement des inégalités dans l’accès aux services de santé et de sécurité sociale dans le pays.

Il y a une absence de stratégie et de moyens, marquée par le faible financement du ministère de la santé, qui constitue moins de 6 % du budget de l’État.

Hormis une certaine distribution d’aide au début de la crise, distribuée de manière plutôt chaotique aux familles les plus nécessiteuses, la réponse des autorités a été principalement axée sur la sécurité. Cela s’est traduit par la répression des émeutes de janvier, qui ont impliqué des jeunes des quartiers populaires et des zones marginalisées.

Il n’existe toujours pas de stratégie à long terme pour réformer le secteur de la santé et ses disparités régionales flagrantes. Les Tunisiens souffrent d’un taux de mortalité élevé, avec plus de 11 000 décès depuis le début de la pandémie. Des pénuries de lits de soins intensifs, confirmées par les déclarations du ministère de la Santé, ont été enregistrées ainsi que des irrégularités dans le déploiement lent et inéquitable des vaccinations COVID-19.

Les privilèges des villes côtières

Les disparités qui existent depuis longtemps entre les villes côtières plus privilégiées de la Tunisie et les régions frontalières moins développées, ou entre les zones aisées et les nombreux quartiers populaires des grandes villes, n’ont jamais été réellement abordées.

Jusqu’en octobre 2020, Kasserine, une ville négligée d’un demi-million d’habitants proche de l’Algérie, ne disposait d’aucun laboratoire pour le dépistage du COVID.

La pénurie de médecins spécialistes et de lits de réanimation est antérieure à la pandémie. En 2019, selon le ministère de la santé, Kasserine ne comptait que 11 gynécologues-obstétriciens, contre 54 pour une population comparable dans le gouvernorat côtier de Monastir.

La ville côtière de Sousse compte 338 médecins spécialistes travaillant dans le secteur public, tandis que Tataouine, dans le sud-est de la Tunisie, n’en compte qu’un seul. L’accès aux médicaments dans cette dernière ville est également compromis, une majorité de personnes (70 %) déclarant ne jamais pouvoir trouver les médicaments prescrits.

International Alert, l’organisation de promotion de la paix que nous servons, travaille avec des jeunes des quartiers populaires pour lutter contre la marginalisation à laquelle ils sont confrontés. Nous avons constaté à maintes reprises que ces jeunes sont négligés dans les discussions sur la santé et considérés comme non prioritaires, car ils ne sont pas exposés à des maladies chroniques et sont présumés être en bonne santé.

Nous avons récemment aidé 25 jeunes de moins de 30 ans à créer un système d’évaluation, permettant à ces patients sous couverture ou « mystères » de devenir des régulateurs de soins de santé, afin de tester si ce système pouvait améliorer les normes et l’égalité d’accès. Ce système a été testé dans trois zones traditionnellement sous-dotées : un quartier populaire du Grand Tunis, une municipalité de Kasserine et une autre de Tataouine.

Ce travail constitue un modèle pour les responsables politiques, car il pourrait être facilement appliqué dans d’autres territoires tunisiens mal desservis, comme Al Kabarya ou Ettadhamon, ou dans des pays confrontés à des défis similaires pour fournir des soins de santé de manière cohérente et équitable, comme le Liban.

Diagnostiquer ce qui fait défaut

L’expérience d’être  » régulé  » par de jeunes patients a incité les professionnels à réfléchir et à modifier le service qu’ils offraient, afin de répondre aux attentes de ceux qui avaient élaboré le système d’évaluation.

« Lorsque nous sommes revenus pour réévaluer certains services, de nombreux médecins étaient désireux d’introduire des améliorations et ont demandé que nous reportions nos réévaluations jusqu’à ce qu’ils apportent les améliorations nécessaires », se souvient Ines Aloui, qui a apprécié l’expérience de partager et de réaliser une évaluation à Kasserine.

Lors de ces discussions, un délai de grâce a été accordé à l’établissement de santé, pendant lequel il pouvait travailler à l’amélioration de ses services avant qu’une réévaluation n’ait lieu. Près de 100 évaluations de différents services de santé ont été réalisées entre 2019 et 2020, les établissements étant souvent désireux d’essayer d’améliorer leurs résultats.

Mabrouk Dhakar, qui fait partie d’une délégation régionale de la santé à Tataouine, a déclaré : « l’importance de cette initiative réside dans sa capacité à nous fournir un diagnostic de ce qui fait défaut dans les établissements de santé publics. »

Cette expérience de diagnostic citoyen n’a pas seulement donné aux jeunes des zones marginalisées une plateforme pour produire des évaluations précises, objectives et opportunes des établissements de santé dans leur région. Elle les a également placés dans une relation de pouvoir différente lorsqu’ils s’engagent auprès des autorités locales. Habituellement considérés comme les auteurs de la délinquance et du crime dans leurs quartiers, ils ont prouvé une fois de plus leur capacité à être « réinventés » en tant que collaborateurs informés participant au débat sur l’amélioration des services publics.

Il n’est pas nécessaire que les bureaucrates et les politiciens détiennent tous les pouvoirs pour informer le public sur la mise en œuvre et l’impact des politiques. La réussite de ce projet peut servir de modèle pour répondre aux besoins et aux attentes des groupes marginalisés tels que les patients handicapés, les groupes de migrants, les minorités sexuelles et d’autres personnes confrontées à des obstacles. Une politique inclusive et des mécanismes de démocratie participative sont les traitements dont la Tunisie a besoin pour que sa transition démocratique se réalise.

Open democracy, 21 juin 2021

Etiquettes : Tunisie, système de santé, libertés individuelles, liberté d’expression, droits socio-économiques, révolution, inégalités, pauvreté,