Algérie : Vers une APN morcelée et sans majorité

Par Nadji Azzouz

Dans “Le Guépard”, célèbres roman et film éponyme italiens, traçant la vie d’un prince emblématique au milieu des tourments révolutionnaires du Risorgimento (unification italienne au 19ème siècle), un personnage-clé dit ce qui deviendra une citation légendaire : « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change ».

En somme, il faut que tout bouge pour que rien ne change ! Cette sentence tirée de l’Histoire d’une Italie vivant à l’époque la transition entre un ordre ancien et un nouvel ordre, s’applique parfaitement aux résultats politiques des élections législatives du 12 juin dernier, les premières de l’ère post-Hirak et sous le premier mandat du président Abdelmadjid Tebboune, élu le 12 décembre 2019.

On croyait l’ancienne Alliance Présidentielle composée du FLN, de son avatar organique le RND et de la version algérienne des Frères Musulmans le MSP, morte et bel et bien enterrée du fait du Hirak, et la voilà électoralement ressuscitée ! Une résurgence certes encouragée par le taux d’abstention record, mais qui n’est pas en soi si étonnante que ça.

En dépit de l’irruption significative des « Indépendants », qui raflent la seconde place en termes de sièges additionnés, la nouvelle architecture parlementaire de l’Assemblée populaire nationale (APN) est finalement conforme à la sociologie politique algérienne et à la culture du vote légaliste dans le pays. On vote en Algérie, peu ou prou, depuis l’Indépendance, pour les forces et les candidats qui symbolisent le pouvoir établi, à l’exception de la parenthèse ouverte par l’expérience du Front islamique du salut (FIS). Une vérité historique, une réalité politique et un phénomène électoral.

Comme en 2017, 2012, 2007 et 2002, l’ex-parti unique FLN reste la première formation à l’APN malgré son net recul en nombre de sièges, ce qui l’amènerait, comme lors des précédentes consultations, à négocier la mise en place d’une coalition devant composer la future majorité. Au vu des résultats préliminaires fournis par l’Agence nationale indépendante des élections (ANIE), les anciens partenaires de la défunte Alliance présidentielle bouteflikienne, respectivement première, troisième et quatrième forces dans l’Hémicycle, pourraient constituer à eux seuls la prochaine majorité, sans être pour autant obligés de parlementer avec les « Indépendants » (78 sièges). A moins d’une mésentente politique sans issue. Avec 105, 64 et 57 sièges, le FLN, le MSP et le RND cumuleraient en effet 226 sièges, soit largement plus que la moitié des 407 qui constituent l’actuelle APN.

Cette question de la future majorité constitue l’inconnue politique des prochains jours. On se demande par conséquent si les futurs partenaires de la prochaine majorité à l’Assemblée nationale pourraient s’entendre pour peser sur le choix du futur gouvernement qui sera issu, d’une manière ou d’une autre, d’une APN constituée d’une mosaïque de treize partis, plus les « Indépendants ». Dans la nouvelle configuration, on retrouve, outre le trio FLN-MSP-RND, dix autres formations sans ancrage électoral et sans audience politique réelle, certaines d’entre elles étant de parfaits inconnues, car de création récente.

Face au FLN-MSP-RND, outre les partis d’Abdelaziz Bélaid et d’Abdelkader Bengrina, les deux anciens candidats à l’élection présidentielle du 12 décembre 2019, on retrouve des particules organiques ayant obtenu trois, deux ou un seul siège. Huit petites formations totalisent seulement quinze sièges, alors que les partis de Bélaid et Bengrina comptent respectivement 48 et 40 sièges. On voit donc bien que les chiffres officiels mais non encore consolidés de l’ANIE dessinent déjà une nouvelle assemblée sans parti dominant et sans courant politique fort, encore moins hégémoniques.

En Algérie, les catégories politiques en cours ailleurs, comme de définir les partis en formations de gauche, de droite, de centre-gauche, de centre-droite et d’extrême-droite, ou encore en libéraux et conservateurs, ne sont pas tout à fait applicables à la réalité politique du pays. Tout au plus pourrait-on classer les uns et les autres en partis nationalistes ou islamistes, plus ou moins libéraux dans le domaine économique et tous conservateurs ou réactionnaires du point de vue sociétal. En tout cas, tous démagogiques et populistes. Bref, des partis-fourre-tout, opportunistes à souhait et clientélistes certainement. Le plus souvent sans programmes politiques clairs, sauf à soutenir le pouvoir en place ou à s’opposer de quelque façon que ce soit à lui.

Bien malin celui qui parviendrait à définir aujourd’hui, avec une certaine précision, le FLN de l’avocat Baâdji Abou El Fadl, le RND de Tayeb Zitouni, El Bina de Abdelkader Bengrina et le Front El Mostakbal d’Abdelaziz Bélaid, pourtant des partis un peu familiers dans le paysage politique. Encore moins les illustres inconnus que sont le PLJ, le Parti de la liberté et de la justice, le FAN, alias le Front de l’Algérie nouvelle, ou encore El Karama (la dignité), El Fajr El Jadid (aube nouvelle) et le FBG, le Front de la bonne gouvernance. Des comètes surgies du néant galactique ou encore des OPNI, des objets politiques non identifiés mais électoralement récompensés !

Le Jeune Indépendant, 19 juin 2021

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