Des harraga algériens dans les prisons tunisiennes

Par Nabil Chaoui

Plusieurs dizaines de harraga algériens sont détenus dans les geôles tunisiennes, a appris ce mercredi Le Jeune Indépendant auprès de deux familles concernées par la disparition de leurs progénitures, et ce après une tentative d’émigration clandestine.

«Mon fils vient de m’appeler à partir d’une prison tunisienne. Il m’a informé qu’il se trouve dans la prison de Tunis-Centre avec des dizaines d’Algériens incarcérés à la suite d’un naufrage de leur embarcation en territoire maritime tunisien», a confié Bachir T., sexagénaire et propriétaire d’un commerce de coiffure. De son côté, Salah B., voisin de palier du premier interlocuteur, confirme la présence de jeunes Algériens dans les prisons tunisiennes : «Mon fils et mon neveu m’ont aussi appelé sur mon portable, ma sœur n’ayant pas de téléphone, pour me dire de ne pas nous inquiéter.

Les Tunisiens, après des doutes sur leur présence proche des côtes tunisiennes, les ont mis au défi d’appeler leurs proches en Algérie.» Selon nos deux interlocuteurs, la conversation des deux harraga a été écoutée par les services de sécurité tunisiens. Une question se pose. Pourquoi les services de sécurité tunisiens n’ont pas informé les autorités algériennes de la présence de jeunes Algériens dans les prisons tunisiennes, ou encore informer l’ambassade d’Algérie ou les représentations consulaires ? Depuis de nombreuses années, les parents des harraga ont, à maintes reprises, manifesté devant le Consulat général de Tunisie à Annaba en vue d’obtenir des informations concernant leurs proches disparus, en vain. La représentation consulaire tunisienne ne donnait aucune information mais promettait, à chaque fois, aux proches des disparus de saisir leur ambassade à Alger à ce sujet.

C’était toujours sans suite. Selon des informations recueillies auprès des familles de plusieurs harraga, des centaines de candidats à l’émigration clandestine se trouvent dans la prison de Tabarka, en Tunisie. Ces harraga ont, pour la plupart d’entre eux, pris le large depuis la grande plage à Seraidi, oued Bokrat, à bord d’embarcations de fortune à destination de la terre promise, la Sardaigne, en Italie, avant d’échouer sur les côtes tunisiennes. A tire d’exemple, en décembre dernier, 17 harraga ont fait une halte sur une côte tunisienne pour alléger leur embarcation du moteur qui les avait lâchés en cours de traversée. Sans boussole ni GPS, et sans aucune assistance d’orientation, l’embarcation a dérivé et ils ont flotté ainsi durant trois jours, épuisés, pour être enfin interceptés par les gardes-côtes tunisiennes.

Ils ont été placés en prison en attendant leur jugement. Et c’est toujours suite à un appel téléphonique, depuis la prison de Tabarka, qu’un des harraga a mis fin au tourment qui rongeait sa famille. Il convient de rappeler que le phénomène de l’émigration clandestine touche plus de 50% des familles annabies. Par ailleurs, alors que certains parents ont été rassurés en sachant où étaient leurs enfants, d’autres vivent toujours le calvaire par manque d’informations. Une association de harraga disparus à été créée mais elle demeure sans informations officielles, peut-être parce qu’elle n’a pas obtenu d’accréditation de la part des pouvoirs publics. Cette association, ouverte à toutes les familles qui sont à la recherche de leur progéniture ou voulant rapatrier ceux qui sont dans les prisons des pays où ont débarqué leurs proches peinent dans sa mission. Elle a toujours prôné la sensibilisation des jeunes sur les conséquences de la traversée maritime, et a appelé à s’attaquer à tous ceux qui facilitent ces départs, en l’occurrence ceux qui en font un commerce au détriment de la vie humaine.

La dite association a un véritable besoin du soutien et de la bonne volonté de chacun pour l’aider à convaincre les parents touchés par ce phénomène d’y adhérer fortement. D’ailleurs, il ne se passe pas un jour sans que les gardes-côtes de la wilaya d’Annaba n’enregistrent l’échouage de cadavres décomposés au point de ne pouvoir les identifier. Ces côtes sont devenues le lieu de rencontre des familles de harraga, qui viennent chercher une éventuelle dépouille, si toutefois elle peut-être identifiée, afin de pouvoir faire son deuil. D’autres, par contre, se trouvent par dizaines, voire centaines dans les prisons tunisiennes. Devant l’ampleur du phénomène de la harga, il est plus que nécessaire que les autorités des deux pays établissent des accords régissant ce genre de cas.

Le Jeune Indépendant, 16 juin 2021

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