L’élection en Algérie accentue les divisions politiques (MEI)

L’élection du 12 juin à l’Assemblée nationale, la chambre basse du parlement algérien, montre que le pays est coincé entre, d’une part, un système politique dirigé par le président Abdelmadjid Tebboune et soutenu par l’armée qui refuse un changement profond et, d’autre part, une population qui a perdu la foi dans l’ancien système. Les résultats préliminaires annoncés le 15 juin indiquent le retour, tel un phénix, de partis politiques discrédités qui avaient fortement soutenu l’ancien président Abdelaziz Bouteflika, destitué en 2019. Mais dans un sens, le président Tebboune est maintenant plus isolé que jamais. Sa remarque selon laquelle il ne se souciait pas du taux de participation record à l’élection montre la distance qui le sépare de la majeure partie du public algérien.

Les résultats préliminaires

Le Front de libération nationale (FLN), qui domine la politique algérienne depuis l’indépendance, était en crise il y a deux ans, mais à l’issue du scrutin du 12 juin, il est désormais le plus grand bloc parlementaire avec 105 des 407 sièges de l’Assemblée nationale, selon les résultats préliminaires. Bien que la taille du bloc du FLN ait considérablement diminué par rapport au parlement de 2017, il pourra facilement rassembler quelques autres blocs de partis et des indépendants dans une coalition majoritaire pour soutenir le président Tebboune à l’avenir.

L’immense mouvement de protestation de rue connu sous le nom de Hirak a réussi à obtenir un boycott généralisé de l’élection. Les résultats de l’agence électorale officielle ont montré que le taux de participation n’était que de 23 % des électeurs éligibles, en baisse par rapport aux 40 % qui ont voté à l’élection présidentielle de 2019 et aux 35 % de l’élection législative de 2017. En effet, le taux de participation de 23 % correspond presque aux 24 % du référendum constitutionnel de novembre 2020. Le taux de participation du 12 juin était particulièrement faible dans la région à majorité berbère rétive à l’est de la capitale.

Ce succès du Hirak à minimiser la participation des électeurs a ensuite facilité la capture par les partis pro-gouvernementaux d’une majorité dans la nouvelle Assemblée. Le FLN et son alter ego, le Rassemblement national pour la démocratie, ainsi que le parti islamiste Mouvement pour une société pacifique, avaient tous soutenu Bouteflika, et ils se targuent de disposer de bases de soutien étroites mais engagées qui ont ignoré le boycott et voté pour leurs listes de candidats. En outre, la prolifération de nouveaux partis politiques et de listes nominalement indépendantes soutenues par le gouvernement a dispersé les votes anti-gouvernementaux qui ont été exprimés. Si la participation électorale avait été plus élevée, les partis pro-gouvernementaux auraient probablement remporté moins de sièges. L’un des grands changements résultant de ces élections est que le nombre de femmes députées passera de 112 dans l’Assemblée de 2017 à seulement 34 dans la nouvelle.

Des problèmes récurrents

Après la confirmation des résultats officiels par la plus haute instance judiciaire algérienne, la nouvelle Assemblée nationale devrait commencer ses travaux début juillet. Une fois qu’une coalition parlementaire sera établie et soutiendra son programme, Tebboune nommera un nouveau Premier ministre. La nouvelle équipe sera confrontée à d’immenses défis économiques. Le secteur algérien des hydrocarbures prévoit une diminution de la production et des exportations, et donc une réduction des recettes publiques et des recettes en devises. Les réserves de change du pays ont fortement diminué au cours des dix dernières années. Les problèmes persistants de chômage, de pénurie de logements et de pouvoir d’achat s’aggravent à mesure que le gouvernement est confronté à des budgets plus serrés ou à la perspective d’emprunts importants. Le gouvernement reconnaît depuis longtemps l’urgente nécessité de développer de nouveaux secteurs pour réduire la dépendance au pétrole et au gaz, mais il n’a jamais été en mesure de créer un environnement réglementaire et un climat des affaires qui attirent de forts investissements nationaux et étrangers. Dans le même temps, la pandémie de COVID perdure alors que le système de santé public, comme tous les services publics, souffre. Tebboune et son prochain premier ministre ne trouveront probablement pas beaucoup d’idées nouvelles et créatives auprès de leurs partisans au Parlement.

L’armée, Tebboune et leurs partisans peuvent se consoler en se disant qu’ils ont évité la crise institutionnelle imminente à laquelle l’Algérie a été confrontée en 2019, lorsque des millions de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre la réélection du président Bouteflika. Les forces de sécurité, pour l’instant du moins, ont réprimé les manifestations de rue du Hirak, arrêtant des centaines de personnes et condamnant des dizaines de militants à la prison afin de dissuader d’autres marches. Le gouvernement a intensifié le harcèlement des journalistes indépendants et a également suspendu la licence d’exploitation du bureau de presse de France24 en Algérie. Tebboune et le gouvernement vont aller de l’avant sans tenir compte de l’opposition, car le Hirak n’a jamais développé un leadership clair ou un programme alternatif autour duquel le public pourrait se rassembler.

Tebboune isolé

Tebboune avait appelé à l’émergence d’une nouvelle classe politique liée à la société civile algérienne et distincte de l’ancien système politique discrédité. Au lieu de cela, les résultats des élections du 12 juin ont consacré cet ancien système. Même parmi les soi-disant indépendants qui ont remporté 78 sièges dans la nouvelle chambre basse, on trouve de nombreux anciens membres de partis pro-gouvernementaux et ils ne représentent donc pas une grande rupture avec le passé. Un commentateur du journal d’opposition Liberté a fait remarquer que les élections du 12 juin étaient censées sauver le régime de sa crise de légitimité, mais qu’elles ont au contraire renforcé le manque de légitimité. Un ancien politicien algérien et observateur de longue date de la scène politique, Noureddine Boukrouh, s’est demandé sur sa page Facebook personnelle combien de temps l’armée algérienne continuera à soutenir un Tebboune isolé.

L’ambassadeur (retraité) Robert S. Ford est chercheur principal à l’IEDM et au Jackson Institute for Global Affairs de Yale. Les opinions exprimées dans cet article sont les siennes.

Middle East Institute, 16 juin 2021

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