Algérie : les nombreuses nuances du bleu

Étendue du spectre politique : les nombreuses nuances du bleu

Il s’agit d’une simple couleur mais qui est chargée de symboles. Elle départage ces dernières années des points de vue et des positions politiques diamétralement opposées.

La couleur bleue a toujours créé la défiance chez l’Algérien, peut-être à cause d’une réminiscence de la colonisation, puisque le drapeau de l’ancienne puissance coloniale est dans ce ton. Aussi, le bleu est rarement associé à l’identité même si, jadis, on blanchissait les maisons à la chaux et on peignait les fenêtres et les portes avec du Nila, une poudre de couleur bleu royal.

Cette matière est également un adjuvant qui entre dans la préparation des produits cosmétiques utilisés et appréciés par les femmes du Sahara. Elle leur sert pour éclaircir le teint et pour adoucir les zones sombres (genoux, coudes, pieds ou dos des mains).

D’autre part, les Touaregs sont célèbres dans le monde comme étant les «Hommes bleus» parce qu’ils s’habillent avec des tenues dont le tissu (chèche ou taguelmoust et boubous) est teint dans une gamme qui va de l’azur à l’indigo. Même les confréries soufies maghrébines attribuent à la couleur bleue une dimension mystique. Ainsi, selon le maître spirituel Sahrawardi, né en 1155 en Iran et mort 1191 en Syrie, si quelqu’un, grâce à son haut dessein, a traversé les deux mondes et atteint un haut rang, il portera du bleu clair (azraq).

Aujourd’hui, en Algérie, cette couleur est très contestée par une grande partie de la population. Le camp du Hirak a, durant plus de deux ans, houspillé les forces de police dont les tenues et les véhicules sont bleus. Ils ont d’autre part raillé et traité de manière très sarcastique «Bousbaâ lazreg» (celui dont le doigt est bleu), par allusion aux citoyens qui participent à chacun des scrutins auxquels ils sont convoqués.

Le terme a été particulièrement entendu à l’occasion des présidentielles du 12 décembre 2019, puis du référendum constitutionnel du 1e novembre 2020. Le sobriquet est abondamment utilisé depuis le début de la campagne législatives par les boycotteurs des initiatives gouvernementales.

Le «Bousbaâ lazreg», celui qui trempe son index dans une fiole d’encre pour imprimer ensuite son empreinte sur le registre des participations, a remplacé, selon la vox populi, le «Beni oui oui» d’antan. Lui se défend en disant qu’il vote pour contribuer au maintien de la paix civile du pays et à son développement dans le cadre de «l’Algérie nouvelle». Les débats, les invectives et les quolibets qu’il échange avec ses détracteurs sur le «Fadha el azrak» (l’espace bleu, l’autre nom de Facebook en arabe) sont souvent violents. Ils renseignent sur la fracture entre les partisans de la feuille de route des autorités pour sortir le pays de la crise et les tenants du changement radical prôné par les activistes qui ne cherchent même pas une négociation directe avec les dirigeants.

L’Algérie est effectivement divisée entre ces deux tendances apparemment irréconciliables, au moins, sur le court terme. Un travail, long et patient, attend la communauté nationale pour retrouver l’unité harmonieuse face au destin.

La participation aux élections législatives est de l’aveu même du président de la république n’a pas vraiment d’intérêt. «Le taux de participation ne m’intéresse pas », a-t-il dit après avoir accompli son devoir. «Ce qui m’importe est que ceux qui sortiront de l’urne détiennent la légitimité du peuple. C’est cette dernière qui leur permettra d’exercer pleinement leur pouvoir.»

Hier, dans les rues d’Alger, les passants au doigt bleuté étaient, à l’œil nu, rares. La présence policière était également discrète. La ville de quatre millions d’âmes semblait végéter sous un soleil franc et un ciel pur. Dans le reste du pays, des échos d’échauffourées entre des manifestants et les forces de l’ordre parvenaient de Kabylie, une région qui a décidé d’annuler le vote à sa manière.

Le temps printanier qui régnait hier sur le pays était menteur. L’Algérie est agitée jusqu’au fond des tripes. Mais ses habitants ont découvert les vertus de la lutte pacifique et entendent l’inscrire dans la durée. Le fait qu’ils aient réussi à préserver l’intégrité de leur territoire et leur unité est en soi une éclatante victoire collective. En dépit de toutes les contradictions qui la traversent, l’Algérie a su résister à la tempête de ce qu’il est convenu d’appeler «le printemps arabe». Elle cherche aujourd’hui une solution, même provisoire, pour rester à flot.

Mohamed Badaoui

La Nation, 13 juin 2021

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