A propos des intentions réelles du Maroc

Jesús Argumosa Pila
Major général (R). Directeur de l’École des hautes études de défense (Ealede) du Ceseden de 2005 à 2009

La plupart des médias imputent l’incident frontalier causé par l’invasion d’environ 10 000 migrants du Maroc à Ceuta, pour la plupart des Marocains, qui a commencé le 17 mai dernier et a duré quelques jours, à l’acceptation par le gouvernement espagnol de l’entrée en Espagne du leader du Front Polisario, Brahim Ghali, pour qu’il soit soigné à l’hôpital San Pedro de Logroño afin de se remettre du Covid-19.

Mais la réalité est très différente. Le Maroc a mené une attitude hostile continue et systématique contre l’Espagne, au moins depuis la Marche Verte de 1975, quand il était déjà question d’un Grand Maroc incluant le Sahara Occidental. Cette manœuvre politique a été réalisée à un moment où notre gouvernement était faible, avec Franco en convalescence et, de plus, avec le soutien des États-Unis. Et n’oublions pas que cette revendication marocaine s’inscrit dans le droit fil de la doctrine géopolitique de l’espace vital que les nazis exerçaient dans leur volonté de s’emparer de l’Europe centrale et orientale.

Il doit être clair que, indépendamment de son objectif de s’emparer de Ceuta et Melilla, la priorité absolue du Maroc est d’obtenir la souveraineté sur le Sahara Occidental. Il y a deux raisons principales. L’une d’entre elles concerne les ressources : les minéraux existant sur le territoire sahraoui, notamment les phosphates, les droits de pêche sur la rive saharienne, l’exploitation des hydrocarbures entre les côtes canariennes et sahariennes et sa revendication d’étendre la zone économique exclusive et le plateau continental jusqu’au mont sous-marin Tropic, situé à quelque 300 miles au sud de l’île d’El Hierro, qui contient d’importantes réserves de tellure et de cobalt.

Une autre raison pertinente est d’ordre stratégique. D’une part, en prenant possession du Sahara occidental, il étend substantiellement son territoire et ses côtes atlantiques, se plaçant dans une position géostratégique très favorable vis-à-vis du territoire espagnol, regardant principalement vers les îles Canaries et, d’autre part, elle consolide sa position de puissance africaine de taille moyenne ayant un poids géopolitique spécifique et capable de garantir la stabilité dans une région conflictuelle, comptant toujours sur le soutien des États-Unis, ainsi que d’empêcher son principal rival, l’Algérie, d’atteindre l’Atlantique.

Le Sahara Occidental est sur la liste des Nations Unies des 17 territoires non autonomes depuis 1963. Les territoires dont les peuples n’ont pas encore atteint la pleine autonomie. En 1990, l’Assemblée générale a réaffirmé que la question du Sahara occidental était une question de décolonisation à résoudre par le peuple du Sahara occidental.

En fait, l’année suivante, en 1991, l’ONU a établi la Mission des Nations Unies pour le Référendum au Sahara Occidental (Minurso) comme une mission de maintien de la paix pour observer le cessez-le-feu – la guerre entre le Maroc et le Front Polisario a duré de 1975 à 1991 – et pour organiser un référendum parmi le peuple sahraoui afin de déterminer le futur statut du territoire du Sahara Occidental par le droit à l’autodétermination, sur la base du recensement espagnol de 1974. Depuis 1991, le mandat est renouvelé périodiquement chaque année.

Depuis 1991 également, le Maroc a toujours mené une politique étrangère active à l’égard du Sahara Occidental, boycottant le référendum décrété par les Nations Unies tout en menant une politique internationale, notamment avec les Etats-Unis et les pays africains, et en exerçant des pressions par diverses mesures sur l’Espagne, en tant qu’ancienne puissance administrante, pour qu’elle accède à sa proposition d’obtenir la souveraineté sur le Sahara Occidental. Le Maroc sait que son objectif d’annexer Ceuta et Melilla, deux frontières de l’Union européenne, à son territoire n’est ni approprié ni admissible à l’heure actuelle, étant donné l’aide économique substantielle qu’il reçoit régulièrement de l’Europe.

Ainsi, elle a réussi à réintégrer l’Union africaine en janvier 2017, après sa sortie en 1963, avec le soutien de 39 des 54 pays qui la composent. Cette entrée constitue une nette victoire pour Rabat au détriment de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), puisque son appartenance à la seule instance internationale où elle bénéficie d’une légitimité étatique est désormais menacée.

Quant aux États-Unis, ils entretiennent depuis de nombreuses années une relation privilégiée avec ce pays, lui achetant des armes, lui prêtant plusieurs bases militaires comme celle de Tan Tan ou, comme ils l’ont fait en décembre dernier, reconnaissant la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, en violation du droit international, en échange de l’établissement par le Maroc de relations avec Israël.

En ce qui concerne l’Espagne, elle a procédé à divers incidents, dont l’occupation de l’île de Perejil en 2002, la fermeture des frontières de Ceuta et Melilla ces dernières années dans le but d’asphyxier économiquement ces villes, l’encouragement à l’émigration vers les îles Canaries, l’extension unilatérale du plateau continental, la facilitation de l’entrée de migrants à Ceuta et Melilla et la provocation de l’invasion susmentionnée de Ceuta par près de 10 000 migrants illégaux en mai dernier.

Pendant ce temps, la politique étrangère espagnole est restée inactive sans prendre aucune mesure ni sur le Sahara Occidental ni sur les actes hostiles mentionnés ci-dessus. Sa passivité a donné des ailes à la politique marocaine pour agir de manière toujours plus agressive et énergique dans les relations avec l’Espagne, suivant la maxime de Sun Tzu : frappez l’ennemi quand il est faible.

Si nous nous référons à la realpolitik des États-Unis, en particulier depuis que l’actuel gouvernement de coalition est arrivé au pouvoir en Espagne, ce pays a clairement opté pour le soutien d’un Maroc stable et cohérent qui garantit sa sécurité dans une grande partie de l’Afrique de l’Ouest face à l’incertitude d’un gouvernement espagnol fragile avec de profonds problèmes internes dans sa structure territoriale, où opèrent des mouvements séparatistes qui remettent en question la stabilité et la sécurité de l’État lui-même, malgré le fait que l’Espagne soit un partenaire et un allié loyal dans l’OTAN.

Par ailleurs, les exercices African Lion 21 prévus par Africom en territoire saharien du 7 au 18 juin, auxquels participent plusieurs pays européens – sans l’Espagne – et africains, constituent un soutien au Maroc et un revers pour l’Espagne et la RASD. Tout cela alors qu’une guerre oppose le Front Polisario au Maroc depuis la rupture du cessez-le-feu en novembre dernier à Guerguerat, et que le Maroc refuse d’en parler car cela porte gravement préjudice à son objectif prioritaire d’obtenir la souveraineté sur le Sahara occidental aux yeux de la communauté internationale.

Pour l’Espagne, l’établissement du Sahara Occidental comme un état indépendant, solide et crédible est un facteur important de stabilité dans le scénario géopolitique de l’Afrique du Nord et de l’Afrique de l’Ouest, car il facilite l’équilibre stratégique des puissances dans la région, représente un mur de retenue contre le salafisme djihadiste, augmente la sécurité de notre environnement géostratégique immédiat et répond clairement à nos intérêts stratégiques nationaux.

Compte tenu de ce qui précède, la politique étrangère espagnole devrait envisager de se réactiver dans ce domaine dès que possible, en prenant pour base certaines des considérations suivantes :

-Proposer la nomination dans les meilleurs délais d’un nouvel envoyé spécial personnel du Secrétaire Général des Nations Unies pour le Sahara Occidental ainsi que la nécessité de progresser dans la reprise des négociations entre les parties au conflit, le Front Polisario et le Maroc.

-Réaffirmer sa position de suivre la doctrine de l’ONU selon laquelle la question du Sahara occidental est un problème de décolonisation qui doit être résolu par l’organisation d’un référendum auprès du peuple sahraoui pour déterminer le statut futur du territoire.

-Demander le soutien international approprié des Nations Unies à l’Union Européenne, déjà exprimé à plusieurs reprises, en passant par l’Allemagne, le Mexique, le Kenya, la Norvège, l’Irlande, certains des pays du Groupe des Amis du Sahara Occidental, les pays qui reconnaissent la RASD – où se trouvent les Etats-Unis et la Russie -, les pays d’Amérique Latine ou certains acteurs régionaux et internationaux jugés appropriés.

-Mettre en place une campagne d’information pour informer l’opinion publique nationale et internationale dans laquelle ils parlent clairement des résolutions de l’ONU sur le Sahara Occidental, la légitimité qui protège le droit international, la situation actuelle du peuple sahraoui, ainsi que la responsabilité historique du peuple espagnol avec le peuple sahraoui.

Infodefensa, 01 juin 2021 (traduction non officielle)

Etiquettes : Sahara Occidental, Maroc, Front Polisario, Brahim Ghali, souveraineté, Donald Trump, sahraouis, marocains, Espagne, migration, Ceuta, chantage à l’émigration, pression migratoire, ONU, décolonisation, territoire non autonome,