Trump et Ghali sortent le conflit du Sahara Occidental de l’oubli (EFE)

Donald Trump et un vieil homme atteint de la covid sortent le conflit du Sahara de l’oubli

Javier Otazu

Rabat, 22 mai (EFE) – Une guerre silencieuse, mais surtout une déclaration de Donald Trump à quelques jours de la fin de son mandat et un vieil homme en convalescence dans un hôpital discret de Logroño, ont sorti en peu de temps de l’oubli le conflit du Sahara occidental, où il somnolait depuis 30 ans.

Soudainement, le Sahara Occidental est de retour sur l’échiquier de la géopolitique mondiale, dans un jeu impliquant le Maroc, l’Algérie, l’Espagne, les Etats-Unis et Israël, et au rebond l’Allemagne et l’Union Européenne.

LA GUERRE SANS MORTS

Tout a commencé en octobre 2020, lorsqu’un groupe de Sahraouis a bloqué la route de Guerguerat, à l’extrême sud du Sahara occidental, pour protester contre la « normalisation » de ce passage, par lequel transitent principalement des camions marocains transportant des marchandises vers l’Afrique subsaharienne. Il n’a échappé à personne que le Front Polisario cherche avant tout à mettre le conflit sur le devant de la scène.

Le 12 novembre, une rapide opération militaire marocaine avec des engins lourds a délogé les manifestants, et le lendemain, le Front Polisario a déclaré la fin du cessez-le-feu en vigueur depuis 1991. Cela ressemblait à un retour à la guerre, mais le Maroc n’a même pas sourcillé et a commencé à « ignorer » les combats par le silence. Depuis lors, le Polisario a publié 190 rapports de guerre, sans que le Maroc ne réponde à un seul d’entre eux.

Non seulement c’était une guerre sans pertes visibles, mais lorsque le Conseil de sécurité de l’ONU s’est réuni pour la première fois pour discuter du Sahara, le 31 mars 2021, il n’a même pas mentionné la guerre dans sa résolution. Le Maroc et ses alliés avaient réussi à étouffer le conflit.

LA SURPRISE VIENT DE DONALD TRUMP

Un mois après le déclenchement des combats, et alors que seul le Polisario en parlait, le président sortant des États-Unis, Donald Trump, a fait un geste surprise en signant une déclaration reconnaissant la souveraineté marocaine sur le Sahara, en échange du rétablissement des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël. La nouvelle a fait l’effet d’une bombe, notamment dans les pays européens, qui insistaient pour que le conflit soit réglé par l’ONU.

Le premier effet de choc est survenu le jour même, quelques heures après la déclaration : le Maroc a annulé la réunion de haut niveau prévue avec l’Espagne sept jours plus tard, invoquant en théorie des restrictions liées à la pandémie. Un mois plus tard, en janvier, le Maroc appelait déjà l’Europe à « sortir de sa zone de confort » concernant le Sahara et à s’aligner sur les États-Unis.

L’Allemagne étant l’un des pays qui avait le plus fermement proclamé la centralité de l’ONU sur cette question, le Maroc l’a fait payer : il a d’abord suspendu sa coopération avec l’ambassade d’Allemagne et, peu après, a rappelé son ambassadeur pour des consultations. À cette époque, le Sahara était déjà sur toutes les lèvres.

UN HÔPITAL À LOGROÑO

Mais c’est la présence d’un homme de 72 ans dans un hôpital de Logroño, une ville dont personne ou presque n’avait entendu parler au Maghreb, qui a mis au jour la caisse du tonnerre. Brahim Ghali, secrétaire général du Front Polisario et président de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), a été discrètement admis à l’hôpital San Pedro de Logroño le 17 avril pour de graves complications du covid-19, et seulement deux jours plus tard, quelqu’un a ébruité la nouvelle au Maroc.

Rabat soutient que Ghali est entré en Espagne sous une autre identité et avec un faux passeport diplomatique algérien le 17 avril. Pour cette raison et parce que Rabat n’a pas été informé de cette affaire, sept jours plus tard, le ministre des affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur espagnol pour exiger des explications. Cette réunion a été suivie de deux communiqués extrêmement durs et de deux interviews du ministre dans lesquels abondent des expressions telles que « manœuvres dans le dos » et « atteinte à la dignité du peuple marocain ».

Les premières demandes d’explications n’ayant pas porté leurs fruits, un phénomène déjà connu dans les relations hispano-marocaines s’est alors produit : les frontières de l’Espagne (en l’occurrence celles de Ceuta) ont été ouvertes comme par enchantement et 8 000 personnes, des enfants, des jeunes et même des familles entières, ont fait irruption de force à Ceuta.

L’impact mondial de ces images de plages pleines d’émigrants en train de se baigner, de l’armée déployée sur le brise-lames frontalier ou des groupes de jeunes errant dans Ceuta a remis le nom de Brahim Ghali sur le devant de la scène : pour Rabat, c’est lui et nul autre qui est la véritable cause de tous les problèmes avec l’Espagne, un pays qui, en l’accueillant, a agi – dit-elle – de manière déloyale envers son grand partenaire et ami du sud.

Maintenant, Rabat vient de poser ses conditions : Si Brahim Ghali quitte l’Espagne comme il y est entré, de façon nocturne et discrète, s’il se soustrait aux affaires ouvertes par la justice espagnole, la « crise grave » – comme l’a qualifiée hier l’ambassadrice du Maroc à Madrid, Karima Benyaich – ne fera qu’empirer.

Jamais le nom du Ghali, ni celui du Polisario, ni celui du Sahara occidental, n’ont été dans l’œil du cyclone de cette façon. Ce vieil homme dans cet hôpital a ramené un conflit oublié dans l’actualité. EFE

Swissinfo, 22 mai 2021

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