(Dés)connexions sécuritaires Maghreb-Sahel : Dynamiques changeantes et défis croissants

MOHAMMED AHMED GAIN

Dans la zone sahélienne et maghrébine, la sécurité importée d’Europe sape les efforts locaux de stabilité politique et d’autonomisation.

Les défis sécuritaires du Maghreb sont intrinsèquement liés à l’instabilité du Sahel. Le Sahel et le Maghreb sont tous deux confrontés à des problèmes de sécurité importants, amplifiés par l’interconnexion indélébile des régions. Les hostilités géopolitiques et les rapports de force maghrébins trouvent un écho au Sahel, tandis que les crises sécuritaires hybrides qui éclatent dans l’ensemble du Sahel deviennent des facteurs de pression, pesant finalement lourdement sur les agendas politiques des pays d’Afrique du Nord et de l’UE également.

Le mécontentement identitaire résiduel est l’une des causes profondes des griefs non résolus au Sahel, ce qui engendre des problèmes de sécurité et complique les efforts de rétablissement de la paix. La montée de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS), composé de groupes ethniques tels que les Touaregs et les Haalpular, profite des injustices ethniques et des conflits communautaires dans des régions comme le Burkina Faso, le nord du Mali et le Niger. Il en résulte des alliances non étatiques fondées sur les intérêts, au sein desquelles certains cherchent à se protéger, d’autres entretiennent la terreur et d’autres encore dirigent leur colère contre les autorités étatiques. Au Sahel, des années de politiques régionales privant les populations vulnérables de leurs droits ont favorisé les pratiques de vengeance contre toute incarnation d’un ennemi présumé.

Depuis son intervention militaire de 2013 dans le nord du Mali à travers l’opération Serval, rebaptisée opération Barkhane en 2015, la France a maintenu une forte présence sécuritaire au Sahel. Plus récemment, la force Takuba, dirigée par la France et l’UE, a rejoint les opérations de stabilisation dans la région. Mais ces efforts ont souffert d’un manque de vision et ont subi des pertes élevées, et ont vu des milliers de personnes fuir la terreur et la violence communautaire accrues depuis leur intervention. Alors que la situation sécuritaire au Sahel continue de se détériorer, la présence militaire française suscite des critiques dans le pays.

Un an avant les élections françaises de 2022, le président français Emmanuel Macron cherche à convaincre les électeurs français du succès de l’opération Barkhane. Macron a fait preuve d’enthousiasme lors du sommet de N’Djamena, saluant le rôle des autres pays de l’UE et l’engagement du Maroc et de l’Algérie dans les plans de sécurité du Sahel. Toutefois, les manifestations de masse contre la présence militaire française au Mali en janvier 2021 ont souligné l’urgence de trouver une approche sécuritaire moins coûteuse. Le fait d’être à l’avant-garde de l’engagement au Sahel a placé la France dans des situations domestiques et régionales difficiles, affectant finalement les intérêts stratégiques français. D’une manière ou d’une autre, la sécurisation néglige l’enracinement et la multidimensionnalité des crises sécuritaires. La dépendance de la France vis-à-vis des pays alliés du Maghreb ignore le fait que chacun de ces pays a ses propres choix de politique étrangère.

Parallèlement, un paradigme sécuritaire contradictoire existe au Sahel où la sécurisation internationale éclipse les préoccupations locales. La vision occidentale de la sécurité s’appuie sur le discours résonnant de la lutte mondiale contre l’extrémisme violent. Cette vision caractérise le Sahel comme une base arrière pour les actions des cellules extrémistes violentes en Europe, détournant l’attention de l’objectif occidental sous-jacent de maintenir un monopole sur l’accès aux ressources naturelles. Eclipsée par ce récit dominant, une vision locale de plus en plus significative – associant la sécurité au développement économique – se répand rapidement dans les communautés sahéliennes. La véritable sécurité au Sahel est mise en péril par ces schémas géopolitiques équivoques.

Compte tenu de cette divergence entre les aspirations locales et les plans stratégiques des grandes puissances, la déconnexion des relations centre-périphérie aggrave fortement les griefs des pays d’une région déjà fragilisée par de nombreux défis sécuritaires tels que les trafics de drogue, d’armes et d’êtres humains, et l’intensification des enlèvements et des attaques terroristes. Les périphéries non gouvernées des pays du Sahel sont un terreau fertile pour un nouveau sentiment d’appartenance créé par des groupes non étatiques à l’attrait transfrontalier infâme. Ces groupes fournissent de nouvelles « identités » aux populations périphériques, dont la marginalisation devient une opportunité pour l’émergence d’un sens alternatif de la communauté. Aborder la question de l’identité dans l’environnement complexe et hétérogène du Sahel est une tâche difficile, car toute tentative unilatérale d’aborder le problème sera nécessairement imparfaite.

Rétablir la confiance des communautés périphériques dans la gouvernance centrale devrait être une priorité transversale pour les programmes nationaux et internationaux répondant à l’instabilité sahélienne. Cela exige de transformer non seulement le récit global sur le Sahel, mais aussi sur le Maghreb. La migration, par exemple, reste la principale préoccupation des pays de l’UE. Les États de l’UE imposent l’externalisation de la dissuasion et du contrôle des migrations à leurs voisins du Sud par le biais d’une coopération déséquilibrée ou de partenariats dominés. Cependant, l’objectif de réduire les flux migratoires reste inatteignable sans un changement d’attitude de l’UE à l’égard des véritables forces à l’origine de cette mobilité humaine irrégulière. Par exemple, la sécurisation de la migration du Niger vers l’Europe illustre les difficultés à recadrer ces politiques mal fondées au-delà des restrictions de visa et des contrôles aux frontières.

La migration n’est qu’un des défis mondiaux actuels, comme le changement climatique, qui touche aussi bien les pays riches que les pays pauvres. Les politiques de migration devraient tenir compte du fait que le Sahel, épicentre des impacts du changement climatique en raison de ses conditions climatiques extrêmes et de ses populations particulièrement vulnérables, connaît depuis des décennies une forte croissance démographique, une pauvreté généralisée et une insécurité alimentaire. En effet, les moyens de subsistance d’une majorité de la population dépendant directement des ressources naturelles, les impacts du changement climatique sur la disponibilité des ressources et la sécurité alimentaire dans la région pourraient s’avérer dramatiques. Les conflits entre communautés d’éleveurs et d’agriculteurs au Niger, au Mali et au Burkina Faso s’intensifient en raison de la concurrence pour l’exploitation des terres et des sources d’eau, ce qui s’ajoute à d’autres facteurs de vulnérabilité : la corruption, la faible gouvernance et la diminution de l’influence des gouvernements centraux, ce qui a pour effet d’affaiblir les instruments de sécurité existants et de saper toutes les tentatives de maintien de la paix au Sahel.

Incubateur d’un certain nombre de menaces perçues, l’espace sahélien est devenu, au cours de la dernière décennie, une partie intégrante de l’avenir de la stabilité du Maghreb et des voisins européens. Le Maroc et l’Algérie ont plus à gagner qu’à perdre, s’ils parviennent à trouver un terrain d’entente pour assurer l’intégration régionale du Maghreb tout en suivant le rythme des changements mondiaux. Ce qui devrait inquiéter ces pays, et l’Europe, ce sont les groupes extrémistes qui se cachent dans les vastes étendues du sud poreux, et les circuits illicites de survie dans le Sahel. Cependant, la relation compliquée entre le Maroc et l’Algérie a généré un bloc régional bloqué – un obstacle à un engagement régional significatif de la part de deux des plus importants partenaires de l’Europe dans la lutte contre les menaces sahéliennes. Paralysée par la géopolitique qui continue de chauffer le conflit du Sahara occidental, l’Union du Maghreb arabe ne parvient pas à remplir les rôles de sécurité qu’elle avait promis, notamment dans la crise libyenne. Le rétablissement de la paix en Libye atténuera sans aucun doute la violence au Sahel, à condition que des changements structurels soient opérés sur le terrain, notamment le retrait des mercenaires et des troupes qui risquent de compromettre l’unité nationale et d’entraver les efforts du gouvernement provisoire pour mettre fin à cette guerre de longue date.

L’insécurité du Sahel ou l’instabilité du Maghreb aux portes de l’UE est naturellement une préoccupation majeure de la politique européenne. Cependant, l’attitude condescendante de l’UE – notamment de la France et de l’Allemagne – à l’égard des pays du sud de la Méditerranée décourage toute tentative de poursuivre des objectifs de sécurité communs. Au lieu de perpétuer le même paradigme fatigué de la « sécurité importée », il est nécessaire de tirer parti des potentiels locaux et de changer les récits néocoloniaux et les hiérarchies ancrées entre les Européens en tant que producteurs de paix et les locaux en tant que sujets de paix. Les populations périphériques du Burkina Faso, du Mali, du Niger, du Tchad et de la Mauritanie ont bénéficié de « paix(s) importée(s) » pendant des décennies. Aujourd’hui au cœur des préoccupations sécuritaires au Sahel, ces États, s’ils sont responsabilisés, ont le plus grand potentiel pour précipiter la stabilité régionale.

Mohammed Ahmed Gain est professeur d’études culturelles et identitaires à l’Université Ibn Tofail (Kenitra), et président de l’Institut africain pour la consolidation de la paix et la transformation des conflits. Suivez-le sur Twitter @gainmedah.

Carnegie Endowment for international peace, 12 mai 2021

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