Au Tchad, la démocratie cède devant la puissance militaire

Dans un rare élan de solidarité, les Tchadiens ont rejeté la junte militaire cautionnée par les partenaires internationaux.
11 MAI 2021 / PAR PAUL-SIMON HANDY ET REMADJI HOINATHY

Après la mort soudaine d’Idriss Déby Itno le 20 avril, le Conseil militaire de transition (CMT) dirigé par son fils de 37 ans, le général de corps d’armée Mahamat Idriss Déby, a pris le contrôle du Tchad. Arguant d’une situation sécuritaire exceptionnelle, le TMC a immédiatement suspendu la constitution et toutes les institutions républicaines, promettant de mener une transition de 18 mois.

De nombreux Tchadiens ont rejeté cette prise de pouvoir anticonstitutionnelle, pourtant saluée par la communauté internationale. Le 27 avril, la population a répondu aux appels à manifester lancés par les partis politiques et les organisations de la société civile.

La répression des manifestations par les forces de sécurité a fait au moins neuf morts, plusieurs dizaines de blessés et de nombreuses arrestations. Ces événements ont jeté le doute sur la volonté du TMC d’organiser le dialogue inclusif nécessaire pour sortir de l’impasse politico-militaire engendrée par 31 ans de présidence de feu Déby.

Dans un rare élan de solidarité, les partis d’opposition, les organisations de la société civile et le principal syndicat du pays ont rejeté le TMC et appelé à des pourparlers incluant les groupes armés. La Conférence épiscopale du Tchad s’est jointe à l’appel au retour à l’ordre constitutionnel. Un groupe de généraux dissidents de l’armée aurait également pris position contre le TMC.

Les principales nominations au sein du gouvernement confirment la volonté des militaires de perpétuer le pouvoir de Déby.

Le mécontentement social et la répression qui s’ensuit constituent un coup dur pour le TMC. Il doit désormais faire face à une résistance accrue, en plus de la rébellion du Front pour le changement et la concorde au Tchad (FACT) au cours de laquelle l’ancien président a été tué. Le 11 avril, les membres du FACT ont lancé une offensive qui les a menés de la frontière libyenne à la région tchadienne de Kanem, à environ 300 km de N’Djamena, parcourant ainsi près de 500 km en une semaine.

Le FACT a finalement changé de position, sous la pression de l’armée tchadienne et une tentative de médiation de la Mauritanie et du Niger, partenaires du Tchad dans le G5 Sahel. Cependant, le TMC, confiant dans sa capacité à vaincre militairement la rébellion, a rejeté la proposition du FACT d’une solution politique incluant toutes les parties. Les combats ont repris entre l’armée tchadienne et les rebelles dans le nord du Kanem au cours de la semaine du 26 avril.

Le TMC a ignoré le dialogue réclamé par de nombreuses sections de la société tchadienne et a procédé à des nominations clés, dont celle du Premier ministre Albert Pahimi Padacke. Le 2 mai, Padacke a choisi un gouvernement qui contient deux importants partis d’opposition mais qui ne reflète pas la large inclusion que l’opposition et la société civile souhaitaient. Ces nominations confirment la volonté des militaires de perpétuer le pouvoir de l’ancien président – fondé sur la famille, le clan, l’armée et les alliés politiques.

Le dialogue national inclusif au Tchad est vital. S’il est vrai que la présidence de feu Déby a apporté une stabilité relative au Tchad, celle-ci a été obtenue par une gouvernance autoritaire, personnelle et militarisée, qui a négligé la diversification de l’économie.

Grâce à un budget de défense exorbitant, feu Déby a assuré son pouvoir et sa diplomatie dans la région.

La population n’a pas beaucoup profité de l’exploitation du pétrole par le Tchad depuis 2003. Troisième pays le plus pauvre du monde, le Tchad est aujourd’hui classé 187e sur 189 dans l’indice de développement humain des Nations unies. Pourtant, il possède l’un des budgets de défense les plus élevés par rapport au PIB en Afrique.

Le budget exorbitant de la défense du pays a contribué à assurer le pouvoir de feu Déby et lui a permis de maintenir une diplomatie militaire subtile dans la région. L’idée que le Tchad est indispensable à la sécurité du Sahel et du bassin du lac Tchad a permis à Déby de négliger la construction de la nation et de l’État et les efforts pour réduire les inégalités.

Cela explique l’embarras de certains acteurs de la communauté internationale, notamment la France, qui semblent ne voir le Tchad que comme un fournisseur de soldats pour la lutte contre l’extrémisme violent au Sahel et dans le bassin du lac Tchad – au détriment de la démocratie et de la bonne gouvernance.

Au Mali, la junte qui a pris le pouvoir en août 2020 a été contrainte – notamment par les sanctions de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest – de discuter avec certains secteurs de la société malienne et de mettre en place une transition inclusive. En cautionnant un coup d’État, les nombreux partenaires du Tchad font peu de cas des principes démocratiques lorsque des intérêts sécuritaires sont en jeu.

La France soutient l’instauration d’un régime militaire au Tchad sur les cendres d’un autre qu’elle a cautionné pendant 31 ans. Les pays du G5 Sahel, qui dépendent des accords militaires franco-tchadiens, n’ont pas non plus condamné le coup d’Etat militaire.

L’Union africaine est l’une des rares institutions à avoir exprimé son inquiétude quant à la création du TMC.

L’Union africaine (UA), par l’intermédiaire de son Conseil de paix et de sécurité (CPS), a été l’une des rares institutions à s’inquiéter de la création de la TMC. Elle a appelé à un retour rapide à l’ordre constitutionnel. Une mission d’enquête de l’UA au Tchad soumettra des recommandations au CPS. Toutefois, les divisions entre les membres du CPS quant à la marche à suivre pourraient contraindre l’UA à maintenir une position attentiste.

L’instabilité causée par la mort soudaine de Déby montre que la paix ne doit pas dépendre d’un pouvoir personnalisé, incarné par un leader, aussi charismatique soit-il. Sans dialogue, les partis politiques, les organisations de la société civile et même une partie de l’armée pourraient se radicaliser et replonger le Tchad dans un nouveau cycle de violence.

Le TMC a pris le pouvoir en contournant les règles constitutionnelles. L’utilisation des problèmes de sécurité de la région – la rébellion du FACT et l’instabilité dans le bassin du lac Tchad et au Sahel – ne justifie pas ce changement de gouvernement anticonstitutionnel. Et la nécessité pour le Tchad de maintenir ses engagements militaires régionaux ne doit pas permettre à la communauté internationale de fermer les yeux sur ce coup d’État.

Le TMC doit ouvrir le gouvernement et écouter la population tchadienne, qui a longtemps souffert aux mains de ses dirigeants, plutôt que de les choisir. La diplomatie régionale, continentale et internationale doit soutenir la junte militaire dans cet exercice délicat qui, s’il est mal géré, pourrait perpétuer l’instabilité dans le pays et la région.

Paul-Simon Handy, Conseiller régional principal et Remadji Hoinathy, Chercheur principal, ISS Dakar

Institute for security studies, 11 mai 2021

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