Leila Slimani : « D’une manière ou d’une autre, les femmes sont toujours colonisées ».

Séville, 7 mai (EFE) – « Quoi qu’il en soit, au bout du compte, d’une manière ou d’une autre, les femmes sont toujours colonisées ». La phrase est de l’écrivaine franco-marocaine Leila Slimani, qui fait un parallèle avec l’intrigue du « Pays des autres », le roman dans lequel elle prend sa grand-mère sur le papier pour raconter comment elle s’est adaptée au Maroc de 1944 pour s’en sortir, récemment mariée à un militaire rencontré deux mois plus tôt.

À Séville, où elle a présenté le livre à la Fundación Tres Culturas, l’ancien pavillon marocain de l’Expo’92, Mme Slimani a expliqué pourquoi elle a voulu raconter l’histoire de Mathilde, la jeune Alsacienne qui tombe amoureuse d’Amín Belhach, et comment elle a elle-même cherché à s’émanciper alors que le Maroc luttait pour la fin du colonialisme.

Et elle le fait grâce à l’énorme capacité descriptive de l’écrivain, qui est capable de faire découvrir au lecteur la chaleur du désert ou la sensualité de la protagoniste, ce qui répond à son besoin « de faire sentir au lecteur la force du vent, la sensualité des personnages, de voyager dans le temps et de raconter la vie des personnages non pas d’un point de vue distant ».

Pour elle, en outre, ce roman a l’importance d’être une trilogie qu’elle va dédier à sa grand-mère, à sa mère et à elle-même, et qui a commencé par la vie « d’une femme impressionnante, grande, blonde, aux yeux verts, avec une énorme personnalité, qui est morte il y a cinq ans et qui était imposante, avec une grande culture, qui parlait parfaitement l’arabe, le berbère, l’allemand et l’espagnol, et qui ne s’est jamais laissée fléchir ».

Cependant, dans ses recherches sur sa grand-mère, elle a découvert « qu’elle avait beaucoup souffert, qu’à 20 ans elle s’était installée dans un pays comme le Maroc qu’elle connaissait à peine depuis deux mois, une folie », et qu’elle avait dû lutter contre sa propre colonisation qui, en tant que femme, ne lui permettait pas d’aller de l’avant avec ses propres désirs.

À cette époque, la protagoniste n’était pas seulement une étrangère, mais « ce qui la rend encore plus étrangère, c’est qu’elle est une femme. Si elle était un homme, ce serait différent, mais elle était plus une étrangère en tant que femme qu’en tant que Française, et elle était colonisée par un homme, qui lui disait comment s’habiller, lui donnait des ordres, donc je voulais faire un parallèle entre le mouvement de libération au Maroc et le mouvement des femmes ».

« À cette époque, les hommes demandaient la liberté, mais ils ne la donnaient pas à leur femme, à leur sœur ou à leur mère », explique-t-elle, et elle regrette que les sentiments que l’on peut entrevoir dans les pages du livre « soient les mêmes que ceux qui traversent le lecteur s’il lit le livre en Russie, en Chine ou aux États-Unis ».

« Aujourd’hui, on ne connaît pas les traces de nos ancêtres, on vit dans des villes qui ont beaucoup d’histoire, et on la connaît mais on ne connaît pas nos grands-parents », regrette Slimani, qui lie la vie de sa grand-mère au fait qu’elle voulait depuis longtemps traiter de la colonisation, car sa vie « en vient en partie, et ça me met en colère en France quand on me dit qu’il ne faut pas parler de cette période, car on peut en parler sans problème, sans créer de polémique ou de haine ».

Le gagnant du  » Goncourt  » en 2016 avec  » Sweet Song  » s’arrête à ce point pour analyser la haine politique qui sous-tend certains messages, et parle même de la montée de Vox en Espagne, mais rappelle que ce n’est ni de maintenant  » ni un mouvement espagnol, mais global, parce qu’il y a le Brésil de Bolsonaro, l’Amérique de Trump, qui existe toujours, et même en France Marine Le Pen se sent maintenant renforcée « .

Fermín Cabanillas

El Diario.es, 07 mai 2021

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