Jeux et enjeux au Moyen-Orient (Edito de l’Expression)

La reconnaissance du génocide arménien par le président américain Joe Biden a eu l’effet d’une douche glacée en Turquie où certains hauts responsables ont haussé le ton pour, non seulement, la dénoncer, mais aussi appeler à «expulser les troupes US» des bases militaires d’Incirlik, construite en 1951, et Kurejik. Pourtant, le président Erdogan, plus bavard en d’autres circonstances, n’a entrepris aucune charge verbale contre son homologue américain avec lequel il a eu un entretien téléphonique, Biden ayant pris soin de désamorcer la tension avant l’annonce fatidique.

Le silence du chef de l’Etat turc est d’autant plus justifié que les bases stratégiques à partir desquelles les Etats-Unis quadrillent l’ensemble du Moyen-Orient et une partie de l’Europe centrale ne peuvent leur être soudainement confisquées sans de graves conséquences.

Ainsi, ces menaces ne sont que de la poudre aux yeux pour une récupération de l’opinion publique turque. Le ministre de la Défense turc Haluci Akar a beau dire qu’Incirlik «est l’une de nos bases aériennes, appartenant aux forces armées turques. C’est une base turque, et sa propriété, ainsi que toutes les installations qui s’y trouvent, appartiennent à la République turque», il y a loin du discours à l’action.

Aussi spectaculaire que puisse être l’escalade verbale turque, les Américains présents dans ces bases, depuis plus d’un demi-siècle, peuvent dormir tranquilles, le stock d’armes nucléaires B61 entreposé étant à l’abri. Certes, la décision du président Biden a heurté le sentiment national d’une grande partie du peuple turc. D’où la réaction contrainte des dirigeants qui doivent aller dans le même sens que l’indignation populaire, le temps que la tension retombe.

Même si la question arménienne sert à cimenter l’union de toutes les forces du pays, Erdogan et les dirigeants qui l’entourent savent que la base d’Incirlik a permis aux Etats-Unis de surveiller la présence soviétique, durant la guerre froide, et qu’elle joue un rôle crucial dans toute la région, en tant que base de l’Otan, à une centaine de km de la Syrie. Comme ils savent aussi que, contrairement au cas de l’Union européenne, ils ne disposent d’aucun instrument de rétorsion envers les Etats-Unis, dans le cas, improbable, d’une crise ouverte entre les deux alliés de la force atlantiste, même si Ankara a, quelque peu, brouillé les pistes en se rapprochant de la Russie, à l’heure d’une grande redistribution des cartes dans toute la région.

L’Expression, 06 mai 2021

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