De Tamanrasset à Lausanne, la tragédie d’un marathonien algérien

par Arezki Metref

Tout commence par l’évocation d’un souvenir anodin raconté à des amis, Meziane Ourad et l’acteur Ahmed Benaïssa. Ce dernier était du voyage lorsqu’en 1988, nous avons fait le déplacement à Tamanrasset pour un complément de tournage d’un film de Rabie Benmokhtar, Marathon Tam.

L’œuvre ne sera achevée qu’en 1992. Presque personne n’a pu voir le film, bloqué dans un laboratoire, en Tunisie, pour défaut de paiement d’opérations de postproduction. Hallucinant de dépenser autant pour un film et de le perdre pour quelques factures finales.

L’histoire recoupe celle d’un personnage réel, Mohamed Boudifa, un jeune marathonien né et ayant grandi à Tahagart, le ghetto populo de Tamanrasset.
Meziane Ourad, qui a fourni l’idée originale du film, rappelle la genèse de cette œuvre. Il devait couvrir le premier super marathon du Hoggar en 1987, organisé par le Suisse Gilbert Hirschy, patron alors de la Coupe du monde de super marathons. Les stars mondiales de la discipline étaient sur la ligne de départ. Mohamed Boudifa, le jeune athlète du cru, 22 ans, talentueux mais complètement dénué d’expérience, entre en deuxième position. Hallucinant ! Dire qu’il n’avait même pas d’entraîneur.

Meziane Ourad, journaliste à Algérie Actualité, fait du forcing pour que les autorités de l’athlétisme algérien promeuvent ce jeune prodige qui avait tout pour devenir un grand champion. Il lui suffisait juste d’acquérir l’endurance et le sens de la stratégie dans la gestion de sa course.

Lorsqu’au deuxième super marathon, en 1988, Rabie Benmokhtar plante sa caméra à l’arrivée pour graver sur la pellicule la joie du vainqueur qui devait être immanquablement Boudifa, la déception est grande. Celui-ci n’arrive que 5e. Mais le jeune diamant brut avait déjà tapé dans l’œil du patron de la Coupe du monde des super marathons. On lui offre un billet d’avion pour aller courir en Suisse. La même année, il participe au classique Sierre-Zinal, au cœur des Alpes valaisiennes. Cette course est l’une des plus belles courses de montagne du monde et la doyenne du genre en Europe.

Le jeune Boudifa noue des contacts et revient disputer plusieurs compétitions en Suisse et parfois dans d’autres pays en Europe. Ses succès helvétiques lui font entrevoir la lumière. Mais, en attendant, à Tam, il se sent abandonné. Un type de la graine des champions olympiques est laissé en friche. Les conditions de vie et d’entraînement ne sont pas à la hauteur de ses ambitions.

Boudifa veut percer au plan international et il retourne souvent en Suisse où il obtient avec une certaine facilité un visa de trois mois. Vivant encore à Tamanrasset en dépit de ses escapades, il finit par décrocher un diplôme sportif. Malgré tout, il est chez lui et la vie familiale le réconforte. Mais, pendant les années de grande violence politique, même Tamanrasset est touchée. Plus de compétition sportive pour notre jeune athlète ! L’horizon immédiat se bouche. Il décide de s’installer en Suisse au milieu des années 1990.

Au début, ça marche plutôt bien. Il n’appartient pas — pas encore ? — au gotha de l’athlétisme suisse, mais il est remarqué. Il gagne plusieurs courses régionales et décroche même la deuxième place au Marathon de Lausanne en 1998.

Même s’il n’est pas une bête à médailles, il est perçu comme un athlète mythique, sans doute à cause de ses capacités naturelles et de sa provenance exotique. Même en Suisse, il a continué à s’entraîner seul.
Lorsque Cloros, un artiste-peintre-sculpteur suisse, dut ériger sur un rond-point, à l’entrée de la ville de Fribourg, une sculpture en fer forgée haute de 3 mètres en hommage aux coureurs de la course Morat-Fribourg, c’est le portrait de Boudifa qu’il choisit.

Au milieu des années 1990, il est considéré comme une figure de l’athlétisme suisse sans pour autant être le grand champion qu’il espérait devenir. Il se marie à une Suissesse, ce qui permet de franchir l’obstacle des papiers de séjour, et ambitionne de vivre de son talent sportif. Les nouvelles du pays lui parviennent, tragiques.

À son malaise existentiel s’ajoute son espoir déçu. Le marathon ne nourrit pas son homme. Boudifa entame une formation à Genève pour devenir aide-soignant. Il peine à suivre, et doit interrompre son apprentissage sans obtenir de diplôme. La saison en enfer commence pour lui. En proie à des difficultés tant sur le plan personnel que professionnel, échouant à acquérir une reconnaissance sociale tant convoitée, coupé du pays, il fait une tentative de suicide en sautant du quatrième étage d’un immeuble, le 3 octobre 2001. Blessé, il n’en reprend pas moins par la suite ses entraînements et compétitions. Comme si de rien n’était ?

Faut dire qu’il s’en tire plutôt bien. Mais on ignore tout de son mental. Il s’avère que son acte de désespoir constitue les prémices de la tragédie qui devait se dérouler deux ans plus tard à Lausanne.
Ce mardi 8 juillet 2003, à 12h30, Mohamed Boudifa fonce en voiture sur des piétons, provoquant la mort de 3 personnes et 8 blessés graves. Choc incommensurable dans l’opinion. Douleur. Incompréhension. Comment le petit jeune de Tahaggart qui voulait figurer parmi l’élite mondiale du marathon en arrive à commettre un tel massacre ?
Il est inculpé d’homicide intentionnel. Il plaide l’accident. Il soutiendra avoir « dévié de trajectoire » en manipulant son autoradio. En 2001, il avait déjà perdu la maîtrise d’un véhicule.

Les témoignages vinrent mettre à mal la thèse de l’accident faisant état d’une personnalité introvertie : « Une personne un peu mystérieuse qui avait l’impression que tout le monde lui en voulait » (Raymond Corbaz, président du Footing Club de Lausanne). On fit aussi état de sa religiosité : « Il ne loupait aucune prière », « Il n’aimait pas aborder les questions de religion et vivait mal ce qui se passait en Algérie .»

Les milieux d’extrême droite suisse et français iront jusqu’à considérer cette tentative de suicide qui finit en homicide comme un attentat islamiste.

On ne sait rien des conclusions de l’enquête. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que le jeune marathonien de Tam qui voyait le monde au bout de ses foulées abandonna peu à peu tous ses espoirs de Mas de Cocagne et s’abîma dans la tragédie en donnant la mort.

Le Soir d’Algérie, 18 avr 2021

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