Pourquoi le terrorisme est-il en hausse en Afrique de l’Ouest ?

Les groupes locaux affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique, responsables de milliers de morts dans la région sahélienne de l’Afrique subsaharienne l’année dernière – à savoir la Jama’at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM) et l’État islamique dans le Grand Sahara (ISGS) – coordonneraient désormais leurs opérations. Jusqu’à présent, la coopération naissante entre les combattants djihadistes semble être davantage axée sur la désescalade des tensions que sur la fusion réelle de leurs efforts. Mais cette évolution inquiétante pourrait néanmoins permettre aux deux groupes de faire encore plus de ravages dans cette région déjà instable et d’étendre leur influence à de plus grandes parties de l’Afrique.

L’état du militantisme au Sahel

Le JNIM et l’ISGS opéraient initialement dans le centre du Mali et le nord du Burkina Faso. Au cours de l’année écoulée, des attaques militantes de plus en plus violentes et fréquentes ont commencé à toucher la zone frontalière entre le Mali et le Niger et le sud du Burkina Faso. Au cours de l’année écoulée, plus de 2 600 personnes ont été tuées et plus d’un demi-million ont été déplacées rien qu’au Burkina Faso. La montée de la violence djihadiste empiète également de plus en plus sur les pays de la côte ouest africaine. Le Bénin a connu deux incidents liés à des militants le long de sa frontière nord, notamment l’enlèvement de deux touristes français et une attaque contre un poste de police. Pendant ce temps, d’autres États comme le Ghana, le Togo et la Côte d’Ivoire ont renforcé les mesures de sécurité le long de leurs frontières septentrionales.

L’expansion géographique des opérations du JNIM et de l’ISGS pourrait être une des raisons principales pour lesquelles les deux groupes ont pu mener ces attaques sans se chevaucher. Mais la collaboration signalée entre les deux groupes pourrait désormais leur permettre d’exercer une pression encore plus forte sur leurs ennemis communs – notamment les gouvernements du Mali, du Burkina Faso et du Niger, ainsi que les forces internationales telles que les troupes françaises et la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) – sans avoir à se disputer des zones ou des ressources similaires.

Impact sur les efforts de lutte contre le terrorisme

Au milieu de ce nouveau développement, les actions de la JNIM et de l’ISGS vont continuer à s’étendre et à façonner la trajectoire de l’environnement sécuritaire local, ainsi que les actions des acteurs extérieurs. Des événements à fort impact, tels que l’effondrement du gouvernement du Burkina Faso ou la prise officielle de territoire par ces groupes militants (similaire à ce qu’Al-Qaïda a fait au Mali en 2011), inciteraient probablement l’Occident à consacrer davantage de troupes et de ressources pour contrer la menace croissante. Bien que moins probable que les attaques régionales, une attaque transnationale très médiatisée contre un pays occidental liée au JNIM ou à l’ISGS serait également susceptible de déclencher une réaction internationale encore plus énergique. En effet, des responsables américains et français ont prévenu qu’une telle attaque ne pouvait être exclue, étant donné qu’Al-Qaïda et l’État islamique ont tous deux utilisé d’autres vides sécuritaires très éloignés (comme l’Irak et l’Afghanistan) pour lancer des attaques aux États-Unis et en Europe. De même, une attaque très médiatisée contre un pays voisin d’Afrique de l’Ouest, comme la fusillade meurtrière de 2016 dans un hôtel de Côte d’Ivoire, pourrait susciter des réactions similaires, bien que dans une moindre mesure.

À moins de tels événements à fort impact, cependant, il est peu probable que les forces occidentales modifient de manière significative leurs stratégies antiterroristes au Sahel. La poursuite d’une expansion lente mais régulière des opérations djihadistes coordonnées incitera la France à consacrer davantage de ressources au conflit, mais pas suffisamment pour modifier l’environnement sécuritaire. Les États-Unis, quant à eux, continueront à chercher à s’extraire de la région alors qu’ils tentent de réorienter leur posture militaire vers la compétition entre grandes puissances. Si les puissances occidentales maintiennent leur niveau de soutien actuel, les gouvernements locaux d’Afrique occidentale pourraient ressentir le besoin de demander une aide supplémentaire, ce qui pourrait inciter la Russie à devenir un acteur plus important au Sahel.

Mais dans le sillage de ce nouveau développement, les actions (ou l’absence d’actions) des gouvernements locaux, en particulier ceux du Mali, du Burkina Faso et du Niger, resteront les plus importantes pour évaluer si cette collaboration permettra aux militants de s’implanter encore plus solidement en Afrique subsaharienne. Indépendamment des mesures prises par des acteurs extérieurs, tant que ces gouvernements ne seront pas en mesure de répondre aux nombreux griefs sous-jacents, ce qu’ils se sont jusqu’à présent montrés incapables et/ou réticents à faire, une réponse militaire seule s’avérera insuffisante pour repousser la menace jihadiste croissante.

Les défis de la coopération

Enfin, il convient de noter que la coopération signalée entre les militants du Sahel n’est pas nécessairement le signe d’un rapprochement plus large entre Al-Qaïda et l’État islamique. Bien que les groupes portent le nom de deux mouvements djihadistes mondiaux, ils sont presque entièrement composés de combattants locaux qui s’intéressent principalement aux développements tactiques sur le terrain plutôt qu’aux événements mondiaux. Dans cette optique, la coopération signalée est presque certainement motivée par des considérations tactiques et opérationnelles, plutôt que par une unanimité idéologique ou une orientation stratégique des noyaux de l’État islamique et d’Al-Qaïda en Syrie/Irak et en Afghanistan, respectivement. Les deux mouvements mondiaux continuent de vanter leur propre suprématie idéologique et affirment qu’ils sont le seul véritable mouvement djihadiste mondial. De même, leurs branches continuent de se disputer directement l’influence sur d’autres théâtres, notamment l’Afghanistan, l’Afrique du Nord, la Somalie, la Syrie et le Yémen, entre autres.

Ce n’est pas parce que ces groupes coopèrent aujourd’hui qu’ils continueront à le faire à perpétuité. L’un ou l’autre camp pourrait finir par se lasser de sa zone d’opérations, de ses ressources ou de sa propagande et chercher à submerger les autres. Les rivalités locales et même personnelles entre les dirigeants pourraient également entraver la coopération ou amener les groupes à se retourner les uns contre les autres. Mais si cette évolution peut atténuer les menaces extérieures que représentent les groupes, de nombreux civils de la région risquent toujours d’être pris entre les feux de la compétition naissante.

National Interest, 16 mars 2020

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