Algérie / 111e semaine de contestation : lorsque la vague de Bab El Oued inonde la rue

Comme chaque vendredi, les habitants de Bab El Oued renforcés par ceux de Bologhine, de la Pointe pescade et des environs se mettent en mouvement de manière organisée pour marcher vers le centre-ville d’Alger. Hier, ils étaient plusieurs milliers à défiler.

Vendredi, vers 13 heures 30. La place des Martyrs d’Alger est bien gardée par les unités anti-émeute et grouille d’agents en civil, sous la supervision de deux hélicoptères, l’un appartenant à la Sûreté et l’autre à la Gendarmerie.

Dans la matinée, selon des témoignages, les éléments des Renseignements généraux avaient exercé une pression sur ceux qu’ils soupçonnaient de se préparer à rejoindre le Hirak. Ils en auraient embarqués plusieurs pour une vérification d’identité musclée avant de les relâcher, d’après les mêmes témoins. Cela n’a pas dissuadé quelques manifestants de patienter à la Place en prévision du déferlement de la vague de Bab El Oued.

Un peu avant 14 heures, ce quartier populaire est déjà en effervescence, vibrant de chants et de slogans. Quelques centaines de personnes trépignent sur l’asphalte, grondent, tapent des mains pendant que certaines femmes poussent de stridents youyous. Il est impossible de rester insensible à la force déterminée dont fait montre l’ensemble. C’est cette contagion émotionnelle qui explique la poursuite du mouvement populaire et sa résistance à l’effilochement.

A 14 heures 10, venant du quartier des Trois horloges, une marée humaine hérissée de drapeaux, de fanions, de pancartes et de banderoles investit les lieux. Les processions se soudent alors pour cingler vers le centre-ville où la marche se déroule comme d’habitude.

Le cortège longe ensuite devant la Direction générale de la sûreté nationale protégée par un léger dispositif de sécurité. Deux haies bleues balisent ainsi le flot des protestataires qui passe en scandant à l’unisson des mots d’ordre contre le pouvoir et contre la personne du président. Le pas est alerte et le rythme est celui de la résolution. Aucune mention d’une idéologie particulière ou d’une chapelle politique définie n’est prononcée. Le Hirak se veut être un mouvement de libération et reprend à l’envi les symboles de la Guerre de libération. Il fait référence à Ali Lapointe qu’il interpelle en disant que « mon est en danger » et qu’il faut « poursuivre la bataille d’Alger ». Le colonel Amirouche est, lui, invoqué pour rappeler que le Hirak ne possède pas de « marche arrière ».

Les enfants de Bab El Oued aiment aussi qualifier le quartier de « Bab El Oued echouhada (Bab El Oued les martyrs)». Cette dénomination remonte à la fusillade du 10 octobre 1988, lorsque les forces de l’ordre avaient ouvert le feu sur les manifestants et tué plusieurs dizaines d’entre eux. Cette date est restée gravée dans la mémoire collective. Elle est aujourd’hui ressuscitée par des adolescents nés des années après l’événement.

L’étonnant réflexe d’établir un lien entre le mouvement du 22 février 2019 et la révolution armée de 1954 procède apparemment d’un esprit de provocation que d’une position de principe ferme. Les autres jours de la semaine, même s’ils sont sévèrement critiques envers les autorités, les Algériens semblent jouer le jeu et tout faire pour qu’il n’y ait aucun glissement vers la violence qui puisse mettre en danger la sécurité du pays.

Bab El Oued ne déroge pas à la règle. Ce district populaire où les problèmes sociaux sont exacerbés, où l’oisiveté, les mauvaises conditions de logement, le surpeuplement, l’insalubrité, la délinquance sont visibles à l’œil nu prend son mal en patience mais ne rate aucune occasion pour exprimer son ras-le-bol. Dans les stades, les cafés, les réunions familiales ou amicales, les avis convergent rapidement vers la condamnation de l’action publique. D’ailleurs, le fameux « yetnahaw gaa » est sorti de la bouche d’un jeune de Bab El Oued. Il en va ainsi des chansons de « La Casa d’El Mouradia » et de « La liberté » crées par le groupe Ouled El Bahdja.

Le Hirak de Bab El Oued est urbain et populaire. Il reflète ce que l’âme d’Alger recèle de colère, de ressentiment mais aussi de créativité.

Mohamed Badaoui

La Nation, 3 avr 2021

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