Le Maroc accuse : Silence radio entre Rabat et Berlin

PAR HANS-CHRISTIAN RÖSSLE,

Le ministre marocain des affaires étrangères a demandé aux médias sociaux de cesser tout contact avec les autorités et institutions allemandes. Rabbat ne répond pas aux tentatives de Berlin de le contacter. Les diplomates allemands sont désemparés.

L’ère glaciaire est arrivée sans prévenir et dure depuis plus d’un mois. L’Allemagne aurait souhaité voir ses relations avec le Maroc continuer à se développer. Après tout, le pays d’Afrique du Nord est l’un des partenaires les plus importants de la région, avec des engagements allemands de plus de 1,4 milliard d’euros. Mais depuis le 1er mars, un silence glacial règne à Rabat – et l’impuissance à Berlin. Malgré plusieurs contacts, il n’y a eu jusqu’à présent « aucune déclaration claire et réaliste » de la part du Maroc qui pourrait être suivie d’effet pour mettre fin à cet état de fait, selon les milieux gouvernementaux à Berlin : « De notre point de vue, il n’y a aucune raison d’altérer les relations diplomatiques. »

Dans une lettre, qui n’avait circulé que sur les médias sociaux, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, avait porté de graves accusations, qu’il n’avait pas précisées jusqu’à aujourd’hui. En raison de « profonds malentendus sur des questions fondamentales », M. Bourita a demandé à tous les ministères de cesser tout contact avec l’ambassade d’Allemagne à Rabat et toutes les organisations partenaires allemandes, parmi lesquelles il a inclus les fondations politiques. Au Maroc, certains pensent apparemment que ce comportement commence à avoir un effet. Sur un ton triomphant, des sites Internet marocains ont récemment repris un reportage du portail en ligne « Africa Intelligence », qui titrait « Après la colère de Mohamed VI : l’Allemagne sacrifie son ambassadeur ».

Pas de geste d’apaisement allemand

Cependant, il n’est pas question d’un geste d’apaisement. L’ambassadeur actuel, Götz Schmidt-Bremme, est à son poste depuis presque quatre ans. Son transfert est donc « assez régulier et rotatif » en été, dit-on dans les milieux gouvernementaux. Au Maroc, en revanche, les conventions diplomatiques semblent être peu prises en compte. C’est ainsi que le nom de l’éventuel successeur est apparu dans les médias en ligne, bien qu’il n’ait été connu jusqu’à présent que de manière officieuse par le ministère marocain des affaires étrangères.

Le député FDP du Bundestag Alexander Kulitz voit dans le prochain changement d’ambassadeur une chance d’améliorer les relations. Son groupe parlementaire peut comprendre l’approche du gouvernement fédéral, « ne pas contrer les actions marocaines de manière trop offensive, mais ne rien dire ou regarder ailleurs n’est pas la bonne stratégie », a critiqué le membre de la commission des affaires étrangères. Il n’est pas le seul à s’inquiéter des conséquences de la crise pour les institutions allemandes sur place. Le Maroc est le deuxième site d’investissement le plus important pour les entrepreneurs allemands en Afrique après l’Afrique du Sud.

Mais pour la plupart des bureaux allemands au Maroc, il ne se passe pratiquement rien depuis près de cinq semaines. Ils se heurtent à des portes fermées dans les bureaux du gouvernement et parfois même dans les hôtels. Cela ne signifie pas un arrêt complet, déclare le représentant de la Fondation Konrad Adenauer à Rabat, Steffen Krüger. Ses partenaires de projet ont signalé leur solidarité et ont souhaité continuer à coopérer. Mais l’arrêt de la communication unilatérale pourrait compliquer l’étroite coopération au développement dans laquelle beaucoup sont impliqués. « Dans la situation actuelle, bien sûr, aucune discussion sur de nouveaux engagements n’est prévue », note-t-on du côté allemand.

Les raisons de ce changement de climat diplomatique font encore l’objet de spéculations au sein du gouvernement allemand. Les dirigeants de Rabat ont été sensiblement contrariés par le fait que le Maroc n’ait pas été invité à la conférence de Berlin sur la Libye en janvier 2020. Toutefois, le Maroc a été invité à deux réunions ultérieures sous la coprésidence allemande. Comme c’est souvent le cas dans la politique étrangère marocaine, beaucoup d’éléments laissent penser que le conflit du Sahara occidental joue peut-être le rôle le plus important. En décembre 2020, le président américain de l’époque, Donald Trump, avait reconnu la revendication marocaine sur la majeure partie de l’ancienne colonie espagnole. Depuis, le Maroc a fait pression pour que les Européens suivent cet exemple. Dans l’UE, la voix de l’Allemagne a un poids particulier.

La position de Berlin sur la question du Sahara occidental reste inchangée ».
Cependant, la dernière manœuvre de politique étrangère de Rabat n’a pas encore abouti à un changement de cap. « La position du gouvernement allemand sur la question du Sahara occidental est et reste inchangée », indique-t-on à Berlin. L’Allemagne partage l’avis juridique des Nations unies. Selon elle, le statut du territoire de l’océan Atlantique n’est pas résolu, où le Front de libération du Polisario a déclaré la fin du cessez-le-feu à l’automne et où de nouveaux combats ont eu lieu depuis. Il ne peut y avoir qu’une solution pacifique basée sur le droit international et par le biais de négociations.

Mais les pourparlers n’ont pas progressé depuis de nombreuses années. Cela est également dû au fait que depuis mai 2019, le poste d’envoyé spécial de l’ONU pour le Sahara occidental, précédemment occupé par l’ancien président allemand Horst Köhler, est vacant. L’Allemagne, l’Espagne et récemment aussi le nouveau secrétaire d’État américain Antony Blinken font campagne pour désigner enfin un successeur. Le fait que la nouvelle administration américaine s’engage dans des négociations politiques pourrait être un premier signal qu’elle ne poursuivra pas la politique de Donald Trump concernant le Sahara occidental.

Le roi décide de la politique étrangère

Seul un cercle restreint du makhzen, comme on appelle au Maroc l’appareil du pouvoir autour du roi, décide des questions importantes de la politique étrangère marocaine. Le ministère des affaires étrangères relève directement de Mohamed VI. Il est donc considéré comme peu probable que les crises diplomatiques éclatent spontanément, mais suivent plutôt un schéma plus ancien. Des expériences similaires d’escalades diplomatiques ciblées ont été faites ces dernières années par la France, l’Espagne, les Pays-Bas et la représentation de l’UE. Ils donnent peu de raisons de croire que le gouvernement de Rabat va rapidement dégeler les relations. Dans certains cas, des crises comparables se sont prolongées pendant plus d’un an.

Frankfurter Allegemeine, 2 avr 2021

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