Émirats Arabes Unis : une stratégie diplomatique qui va du golfe Persique à l’Atlantique

Article paru sur La Tribune le 26 janvier 2021

Par Gérard Vespierre

Le rapprochement diplomatique entre l’État d’Israël et le Maroc, fin 2020, a marqué les esprits. Mais, avant cela, le Royaume Chérifien avait déjà connu une importante avancée diplomatique avec les Émirats Arabes Unis. Ces derniers ont en effet pris la décision en octobre 2020 de reconnaître la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental. Évènement également très important, mais moins évoqué. Il est nécessaire d’y revenir.

Les Émirats Arabes Unis ont entretenu depuis plusieurs décennies, avec le Maroc, une proximité certaine. Leurs options diplomatiques n’ont pas toujours été identiques, mais il y a toujours eu entre eux, à défaut d’accord permanent, d’ailleurs impossible, le souci d’un dialogue permanent.

Ce thème a été un des éléments du discours de l’ambassadeur émirien M. Aldhaheri, à Rabat le 2 décembre, jour anniversaire de la fondation des Émirats Arabes Unis, en 1971. Cela fut naturellement l’occasion d’évoquer l’appui du Maroc, dès le début des années 1970, à cette création qui n’était encore qu’un projet. Les relations diplomatiques furent donc rapidement établies entre les deux pays par les souverains, régnant à cette époque, Cheikh Zayed ben Sultan et le roi Hassan II. La décision, en octobre 2020, de Mohamed ben Zayed, prince héritier, d’implanter un consulat général émirien à Laâyoun, au Sahara Occidental, territoire revendiqué depuis 45 ans par le Maroc, est donc un acte diplomatique fort.

Un consulat émirien au Sahara Occidental

Les Émirats reconnaissent de ce fait la souveraineté marocaine sur ce vaste territoire de 266.000 km² entre Maroc, Mauritanie et océan Atlantique. Depuis les revendications marocaines de 1975, aucun réel progrès n’est intervenu dans le règlement du conflit entre autorités marocaines et Front Polisario qui revendique également ce territoire, à part le cessez-le-feu de 1991. L’Onu en a été réduite à qualifier, de façon hautement diplomatique, le Sahara Occidental de « territoire non autonome »…

Cette décision émirienne est intervenue quelques semaines avant la reconnaissance par les Etats-Unis, en décembre 2020, de la souveraineté du Maroc sur ce même territoire. Outre ce « leadership », cet acte a certainement été pour le Prince héritier Mohamed ben Zayed un évènement tout-à-fait particulier. Il a en effet lui-même participé, dans sa jeunesse, à la célèbre marche verte organisée par Hassan II en 1975. Elle avait eu pour objectif diplomatique et symbolique de signifier la volonté de souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental, que l’Espagne venait de quitter.

Sa présence, en tant que jeune adolescent, lors de cette marche de 1975, traduit pleinement la pérennité à la fois des relations et de l’engagement émirien auprès du royaume marocain. Quarante-cinq ans plus tard, devenu prince héritier, il décide de créer un consulat de son pays sur ce territoire ! Cette décision devrait être suivie par d’autres États du Golfe, et elle se distingue singulièrement des options prises par le voisin qatari.

Les complexes relations entre les Emirats et le Qatar

Les relations entre les pays du Golfe et Doha ont suivi des chemins très sinueux depuis 2017. L’arrêt des relations et la suppression de la circulation des biens et des personnes entre les différents pays a duré plus de 3 ans. Cette situation reflétait différentes options politiques, et idéologiques, concernant les Frères Musulmans.

Les relations viennent de repartir sur de nouvelles bases, avec l’engagement très actif des Etats-Unis, à travers l’accord du 5 janvier, rétablissant la totalité des relations entre le Qatar et l’ensemble des pays du Golfe. Mais sur le dossier du Sahara Occidental, les Émirats Arabes Unis ont eu l’occasion de pointer du doigt, et même de dénoncer les agissements qataris.

Le Qatar s’est en effet engagé en faveur du Front Polisario en mettant en action une grande panoplie de moyens et de généreuses ressources. La Radio Al Jazeera, voix officielle de Doha, s’est mobilisée pour créer une communication de sympathie vis-à-vis du Front. En terme politique, le Qatar, par sa proximité avec les Frères Musulmans, s’est engagé d’avantage auprès d’associations marocaines elles-mêmes proches du parti de la Justice et du Développement, avec des aides financières transitant par des structures humanitaires qataries telles « Qatar Red Crescent » ou « Qatar Authority for Charitable Activities ».

Les autorités de Doha ont également mobilisé leur réseau diplomatique afin d’aider le Front Polisario. Les ambassadeurs qataris dans un certain nombre de pays africains, particulièrement pauvres, ont encouragé les gouvernements à reconnaître le Front. L’Éthiopie a été sollicité pour accueillir des leaders du Polisario. En outre, un certain nombre de ces derniers ont été autorisés à résider au Qatar, tel Hassan Omar.

La décision diplomatique émirienne est donc vraiment à l’opposé de l’option qatarie. Elle constitue réellement un temps fort dans sa relation avec le royaume marocain, et intervient dans un climat de coordination diplomatique.

Les dossiers iraniens et israéliens

Les relations entre le Maroc et l’Iran n’ont jamais été simples. Elles ont finalement abouti à une rupture, à l’image de la situation entre l’Iran et les Émirats.

Le Maroc a décidé la rupture de ses relations diplomatiques avec l’Iran en mai 2018. Cette décision fait suite à la découverte de la fourniture d’armement au Front Polisario par l’intermédiaire du Hezbollah libanais, bras armé de l’Iran. En termes de calendrier, elle correspond à la sortie des Etats-Unis du JCPOA, à l’objectif d’interrompre les exportations iraniennes de pétrole, et donc d’exercer une pression maximum sur le régime de Téhéran. Abu Dhabi et Rabat sont donc en harmonie sur la question ranienne.

En ce qui concerne le dossier israélien, il y a également accord, puisqu’à quelques mois d’intervalle, les deux pays ont entrepris de normaliser et d’officialiser leurs relations avec l’État hébreu. Il convient naturellement de souligner l’importance de l’engagement américain, auprès des Émirats et du Maroc sur ce dossier israélien. Pour l’un, il y avait la perspective d’un très important soutien en technologie militaire, permettant d’acquérir une supériorité qualitative par rapport à l’armement du voisin iranien, grâce au F-35 et à son armement. Pour l’autre, la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental constitue une avancée et un avantage diplomatique international de première importance, et, tant espéré.

En harmonie avec ces deux dossiers diplomatiques, les relations économiques entre les Emirats et le Maroc sont nombreuses et diversifiées.

Les relations économiques entre Maroc et Émirats

Les relations économiques entre les deux pays se sont régulièrement développées parallèlement aux relations politiques. Un comité conjoint émirien-marocain fut mis en place dès 1985 et a tenu sa première réunion à Rabat. Le suivant eu lieu à Abu Dhabi. De nombreux autres ont suivi.

Le Maroc exporte vers les Emirats principalement des produits agroalimentaires, de l’habillement, du coton, et importe surtout des produits pétroliers, gaz, pétrole, et leurs dérivés. Mais la coopération économique revêt d’autres aspects dans les domaines industriels et financiers.

Il existe un flux important d’investissements émiriens vers le Maroc puisque ceux-ci représentent 65% des investissements directs arabes dans ce pays. Ces fonds proviennent de plusieurs organismes, les principaux étant «Abu Dhabi Fund for Development », « Marocan Emirati Development Company » et « International Petroleum Investment Company ».

Il existe également des opérations industrielles directes telle la création d’une usine d’engrais « Africa Fertilizers » ou l’implantation d’une usine de dessalement à Jorf al-Asfar, au sud de Rabat. Il convient de noter également les investissements émiriens réalisés dans le domaine des infrastructures de santé, tel l’Hôpital Cheikh Zayed à Rabat, et le centre Hospitalier Princesse Fatima.

Ces avancées diplomatiques, entre Abu Dhabi et Rabat, sur des questions aussi sensibles que l’Iran, Israël, et le Sahara Occidental, se déroulent en « l’absence » d’un voisin important, l’Algérie.

Le « silence » Algérien

Face à la dynamique marocaine, il apparaît intéressant de remarquer la relative « absence » algérienne. Cela traduit la situation actuelle intérieure de ce pays. L’Algérie connaît actuellement la situation la plus difficile depuis son indépendance. Depuis 1962, et en dépit de tous les discours officiels, jamais l’Algérie n’a été confrontée à un tel cumul de crises. La situation marocaine n’est pas simple, mais elle n’a pas à faire face à une telle muraille de difficultés.

Le pouvoir exécutif algérien est en train de replonger dans les affres d’une potentielle nouvelle crise de succession, avec la maladie du président Abdelmadjid Tebboune. Le pouvoir politique, en réalité entièrement aux mains de l’armée et des services de renseignements, est sclérosé par la pyramide des âges et son herméticité à la société civile et à ses exigences économiques et sociales.

Les difficultés économiques sont profondes. Le Trésor algérien voit ses recettes diminuer depuis la crise du prix du pétrole de 2014, et la situation s’aggrave avec la crise du Covid. Ses réserves diminuent de 20 milliards de dollars par an, et sont maintenant au plus bas.

La société civile algérienne, par les Manifestations du « Hirak », critique la vétusté des institutions, les options économiques et politiques choisies, qui datent des années 1950-1960 et du modèle soviétique. Ce système est dans l’incapacité de faire face aux besoins d’une population nombreuse, particulièrement jeune, et ouverte sur l’extérieur.

L’Algérie pourrait connaître une période difficile. Face à l’évolution du monde, et de son voisin marocain, elle semble absente. La reconnaissance marocaine sur le Sahara Occidental et la reconnaissance d’Israël par le Maroc constituent pourtant de grands changements régionaux. L’évolution diplomatique du Maroc s’en trouve donc facilitée.

D’autres sujets, comme les questions sécuritaires revêtent, pour les Emirats et le Maroc une grande importance. La lutte contre le terrorisme et l’État islamique constitue des nécessités d’échange et de collaboration. C’est dans cet esprit que les Émirats avaient invité le Maroc en 2014 à se joindre à l’alliance militaire du Conseil de Coopération du Golfe. Cette invitation impliquait également le souhait pour les États du Golfe d’aider le Maroc dans ses efforts de sécurité et de souveraineté vis-à-vis du Sahara Occidental.

Des relations développées entre le Maroc et Israël peuvent également permettre au Maroc d’accéder à des systèmes et des technologies de pointe importants pour sa sécurité intérieure.

La fin d’année 2020 et ce début 2021 voient donc s’établir un pont nouveau, plus large, entre la région du Golfe et le Maroc. La stratégie diplomatique émirienne se développe ainsi, d’Abu Dhabi à Laâyoune, du Golfe Persique à l’Océan Atlantique.

Source : Le Monde décrypté

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