Tunisie : Le choix gros de conséquences de Mechichi

Jusqu’à la tenue de la plénière de l’Assemblée d’hier, le chef du gouvernement, Hichem Mechichi, conservait la possibilité de désamorcer la crise politique dans laquelle la Tunisie menaçait d’entrer en acceptant de retirer de sa liste des portefeuilles à remanier les quatre titulaires dont le président Kaïs Saïed avait averti la veille qu’il refuserait de les recevoir au palais de Carthage au moment de la prestation des serments. Il y avait d’ailleurs dans l’intervention-réquisitoire du président, faite la veille lors d’une réunion du Conseil de sécurité national, comme une indication à l’adresse de Mechichi de s’engager du moins dans une voie médiane, en vertu de laquelle il s’abstenait de demander à l’ARP d’approuver son remaniement, du moment que la Constitution ne lui en faisait pas une stricte obligation.

Ce faisant il aurait marqué son indépendance à la fois vis-à-vis des partis dominant l’Assemblée, dont au premier chef Ennahda, et de la présidence de la République, puisque dans ce cas il n’aurait pas remanié son remaniement comme cette dernière le lui demandait. Le fait est que s’il avait renvoyé dos à dos les deux présidents, celui de l’ARP et celui de la République, autrement dit Ghannouchi et Saïed, il aurait sûrement perdu le soutien du premier sans nécessairement gagner celui du second.

Or ce n’est pas devant le président qu’il est responsable, mais devant l’Assemblée, sur laquelle Ennahdha, avec l’appui de ses alliés que sont notamment Qalb Tounès et Al-Karama, cette dernière étant elle-même une formation islamiste, a la haute main. Mechichi a choisi son camp dans le bras de fer opposant depuis maintenant des mois les deux présidents, et avec eux ou plutôt derrière eux deux lignes politiques d’intérêt national, et il est celui d’Ennahda. De l’islamisme par conséquent contre celui du nationalisme incarné par ce sans-parti de Saïed.

Pour que les dernières manifestations n’en viennent pas à se retourner contre le régime actuel, qu’elle veut faire passer pour le produit d’une authentique révolution, celle de 2011, Ennahdha n’a pas craint de faire une proposition qui trahit sa véritable nature. Elle a demandé qu’il soit permis à ses propres milices de prêter main-forte aux forces de l’ordre. Ce qui prouve assez qu’elle n’est pas un parti comme un autre, mais une organisation paramilitaire, qui de plus ne demande qu’à agir comme telle. Dans sa diatribe de lundi devant la Conseil de sécurité, le président Saïed n’a pas manqué de fustiger cette tendance d’inspiration fasciste, sous le regard torve de Ghannouchi assis tout près de lui, conforme à l’identité politique d’Ennahdha. Ce qu’il a fait en rappelant qu’il lui était déjà arrivé de s’opposer par le passé à la même proposition, qui se serait traduite si elle avait abouti par la création de milices semblable aux gardiens de la révolution en Iran. Une organisation paraétatique terroriste donc qui aurait réduit à néant les libertés acquises par les Tunisiens dans la foulée de l’insurrection de 2011.

Est-ce une révolution que celle-là où le parti dominant à l’Assemblée s’autorise à faire de telles propositions ? Clairement non. Maintenant que la crise politique est ouverte et qu’elle dresse l’un contre l’autre à la fois deux pôles institutionnels, la présidence de la République et celle de l’ARP, et deux camps emmenés par ces deux institutions, un bouleversement est enclenché, susceptible de conduire à la victoire de l’une ou l’autre grande tendance en Tunisie, l’islamisme et le nationalisme, qui ne sont pas propres à ce pays mais communes à toute la région. La dernière chance pour que cela n’advienne pas, Mechichi, probablement contraint et forcé, a choisi de la laisser passer.

Le Jour d’Algérie, 27 jan 2021

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